Archives de Tag: voyeurisme

Baigneuse et voyeur : 3. Suzanne et les vieillards

Il y a tellement de représentations de « Suzanne et les vieillards » ! Comment faire un choix ?

Au niveau esthétique, pour l’or et la lumière, j’aime les « Suzanne » de Chassériau et du Tintoret. Mais il y a aussi celle, si moderne pour son temps et méconnue, du Polonais Franciszek Żmurko. Et, par la suite, il y a aussi les 3 toiles de Franz von Stuck. Mais, pour des raisons que je détaillerai après, s’il faut n’en choisir qu’une, alors le choix est simple. La seule « Suzanne » possible, c’est celle peinte par Artemisia Gentileschi (1593-1652) en 1610 :

artemisia gentileschi,suzanne,suzanna,susanna

Artemisia Gentileschi - "Suzanne et les vieillards" - 1610 - Collections d'art du comte de Schönborn, Schloss Weissenstein in Pommersfelden - Image sur Wikimedia Commons

Le doigt sur la bouche du vieux, c’est pour dire : « Tais-toi et laisse toi tirer ! ». Mais rappelons d’abord l’origine de cette histoire, en citant un extrait du chapitre 13 du Livre de Daniel (la Bible, encore) traduit par notre cher Crampon (Rappelez-vous ! Les « souillures » de Bethsabée, c’était lui)  :

19 Dès que les jeunes filles furent sorties, les deux vieillards se levèrent, coururent à Susanne et lui dirent:
20 « Vois, les portes du jardin sont fermées, personne ne nous aperçoit, et nous brûlons d’amour pour toi; consens donc à notre désir et sois à nous.
21 Si non, nous nous porterons témoins contre toi, et nous dirons qu’un jeune homme était avec toi, et que c’est pour cela que tu as renvoyé les jeunes filles. »
22 Susanne soupira et dit: « De tous côtés l’angoisse m’environne. Si je fais cela, c’est la mort pour moi, et si je ne le fais pas, je n’échapperai pas de vos mains.
23 Mais il vaut mieux pour moi tomber entre vos mains sans avoir fait le mal que de pécher en présence du Seigneur. »

Je ne suis pas sûre que le Seigneur a beaucoup à voir là-dedans mais, ne l’oublions pas !, il s’agit d’un texte biblique. Voici donc nos deux bons pépés (juges de leur état), dégoulinant de lubricité et de désir pour la petite Suzanne. Ils se la feraient bien dans le jardin. Un truc à trois. Une pipe pour l’un et l’autre dans la chatte ? Ou anal + vaginal, l’un au-dessus, l’autre en dessous ? Ou chacun dans les trois trous et un bon facial pour finir, du foutre plein la gueule ? On ne saura jamais car Suzanne a dit : « non ». Tout cela n’a rien à voir avec Dieu, n’en déplaise aux bigots ; C’est juste qu’elle ne veut pas.

Avec l’histoire de « Suzanne », on est passé du voyeur au violeur (cf la réflexion amorcée dans l’article « bain et voyeurisme« ). Et c’est bien pour cela qu’Artemisia Gentileschi est le peintre le plus approprié. Elle a réalisé cette toile à l’âge de 17 ans et, deux ans plus tard, elle était violée par son précepteur,de 27 ans son aîné. S’en suivit un procès humiliant et brutal avec mise à la question (torture, en clair) dont elle sortit innocentée (Ouf ! Elle aurait pu être coupable de s’être fait violer). Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce procès, je recommande d’aller voir le site webwinds.com, en anglais. Vous découvrirez qu’il y avait en fait deux hommes accusés : un violeur et un apprenti violeur. Les deux vieillards de Suzanne/Artemisia.

Pour finir cet article, si vous souhaitez voir la violence des deux salopards peinte par un homme, il y a une toile de Pompeo Batoni.

Baigneuse et voyeur : 2. Bethsabée et David

1 Au retour de l’année, au temps où les rois se mettent en campagne, David envoya Joab avec ses serviteurs et tout Israël, et ils ravagèrent le pays des fils d’Ammon et assiégèrent Rabba. Mais David resta à Jérusalem.
2 Un soir que David s’était levé de sa couche et se promenait sur le toit de la maison du roi, il aperçut de dessus le toit une femme qui se baignait, et cette femme était très belle d’aspect.

bathsheba,bethsabee,livre d'heures,stuttgart

Jean Colombe - Enluminure représentant Bethsabée et le roi David, extraite d'un livre d'heures latin-francais datant de 1500 - Cod. brev. 33, folio 82recto, Württembergische Landesbibliothek, Stuttgart - Source : Bildarchiv Foto Marburg

3 David fit rechercher qui était cette femme, et on lui dit: « C’est Bethsabée, fille d’Eliam, femme d’Urie le Héthéen. »
4 Et David envoya des gens pour la prendre; elle vint chez lui et il coucha avec elle. Puis elle se purifia de sa souillure et retourna dans sa maison.
5 Cette femme fut enceinte, et elle le fit annoncer à David, en disant: « Je suis enceinte. »

Voici les 5 premiers versets du chapitre 11 du deuxième livre de Samuel dans la traduction en français du chanoine Crampon disponible sur catholique.org.

Dans la Bible, les histoires de cul et de guerre sont souvent très simples. Pendant que ses armées massacrent les Ammonites (normal : c’est le printemps et c’est toujours ce qu’on fait au printemps), David remarque la belle Bethsabée (qu’on appelle Batsheba ou Bathsheva dans la plupart des autres langues). Il la fait venir, la saute et l’engrosse. Normal ! Ma version est à peine plus courte que celle du père Crampon. Une chose m’intringue dans la version Crampon : C’est quoi cette histoire de « purification de sa souillure » du verset 4 ? Elle se lave la chatte pour enlever le sperme ? « Souillure » parce que ce n’est pas bien quand on est mariée à Urie le Héthéen de se faire sauter par David le Roi ? Voyons ce que disent d’autres traducteurs :

Nouvelle Bible Segond sur le site de l’Alliance Biblique Française : « 4 David envoya des messagers la chercher. Elle se rendit auprès de lui, et il coucha avec elle alors qu’elle se consacrait pour se purifier de son impureté ; puis elle rentra chez elle ». Passons ! Cette version-ci est encore plus obscure.

La Bible en français courant sur le même site de l’Alliance Biblique Française : « 4 David envoya des messagers l’inviter. Elle vint chez lui, il coucha avec elle, puis elle retourna chez elle. Or elle venait de se purifier, à la suite de ses règles« . Ah ! Voilà qui est très différent ! Pas de notion de culpabilité dans cette version. Pas de tentative de contraception post-coïtale non plus. Juste l’info qu’elle venait de finir ses règles (et qu’elle était de nouveau fertile). Ah ! Que j’aime l’utilisation de mots comme « souillure » ou « impureté » pour désigner les règles (faudra que je m’intéresse d’un peu plus près à ce vocabulaire phallocrate mais je crains que ce ne soit hors sujet dans ce blog). Quoiqu’il en soit, merci à la Bible et à ses joyeux traducteurs pour ces mots plein de respect pour les petites soeurs ! Remarquez aussi que, dans cette traduction, Bethsabée vient voir David de son plein gré, ce qui n’est pas évident dans les autres versions.

hans memling,bathseba,bathsheba,bethsabee

Hans Memling, "Bethsabée au bain (Bathseba im Bade)", 1485, Staatsgalerie Stuttgart, photo sur Wikipedia

Une chose m’a toujours épatée dans le récit de Bethsabée et David : Comment se fait-il que David voit Bethsabée se baigner nue depuis la terrasse de son palais ? Le Proche-Orient n’est pas exactement le paradis des nudistes (et ce n’était sûrement pas mieux en 1000 avant JC !) or Bethsabée est toujours représentée à poil dans une sorte de fontaine au pied du château. La toile de l’Allemand Memling donne une explication possible (très européenne  et très médiévale, néanmoins) : David aurait vu Bethsabée par une fenêtre de la maison de cette dernière. Autre intérêt de cette peinture : l’amusante baignoire couverte dans laquelle la femme d’Urie le Héthéen vient de faire ses ablutions.

Une dernière chose : Avez-vous vu David ? Oui, il est là, tout petit, en haut à gauche (Ouh ! Le voyeur !). Sur toutes les représentations de Bethsabée au bain, chercher David est une ancienne version de « Où est Charlie ? ».

ב וַיְהִי לְעֵת הָעֶרֶב, וַיָּקָם דָּוִד מֵעַל מִשְׁכָּבוֹ וַיִּתְהַלֵּךְ עַל-גַּג בֵּית-הַמֶּלֶךְ, וַיַּרְא אִשָּׁה רֹחֶצֶת, מֵעַל הַגָּג; וְהָאִשָּׁה, טוֹבַת מַרְאֶה מְאֹד.

Baigneuse et voyeur : 1. Diane et Actéon

En 2009, la National Gallery de Londres a acheté (en partenariat avec les National Galleries of Scotland) le tableau « Diane et Actéon » peint par le Titien (v. 1490-1576). La National Gallery possédait déjà depuis 1972 « La mort d’Actéon » du même Titien. Hormis la lecture des « métamorphoses » d’Ovide (Livre III : Métamorphose d’Actéon en cerf), le déplacement à Londres est donc devenu la façon la plus simple de comprendre cette histoire.

titien,tiziano,diane et actéon,diana,actaeon,national gallery

Titien, "Diane et Actéon", vers 1556-59, National Gallery et National Galleries of Scotland - Photo © National Gallery 2011

Après une journée de chasse bien remplie, Actéon se ballade dans la forêt avec ses chiens. Il tombe par hasard sur la déesse de la chasse, Diane/Artémis, à l’heure où elle se baigne avec ses nymphes. Méchant destin : la déesse vierge est pudique et sans pitié. Actéon la fait rougir. Il va mourir (Appréciez pleinement le regard terrible de la déesse – celle qui porte un croissant de Lune dans les cheveux – en cliquant sur la photo pour atteindre le site de la National Gallery et en zoomant).

Ecrit par Ovide, ça donne ceci : « Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d’un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l’enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. À peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive, que les nymphes l’apercevant, frémissent de paraître nues, frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s’empressent autour de la déesse pour la dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s’élevait de toute la tête au-dessus d’elles. Tel que sur le soir un nuage se colore des feux du soleil qui descend sur l’horizon; ou tel que brille au matin l’incarnat de l’aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards d’un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour d’elles rangées, elle détourne son auguste visage. Que n’a-t-elle à la main et son arc et ses traits rapides ! À leur défaut elle s’arme de l’onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front d’Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots, présages d’un malheur prochain : « Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux, j’y consens ». Elle dit, et soudain sur la tête du prince s’élève un bois rameux; son cou s’allonge; ses oreilles se dressent en pointe; ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées; et tout son corps se couvre d’une peau tachetée. »

titien,tiziano,titian,la mort d'actéon,death of actaeon,acteon,national gallery

Titien, "La mort d'Actéon", v. 1559-75, National Gallery, Photo © National Gallery 2011

Le deuxième tableau, sombre et tourmenté, montre la fin du malheureux chasseur transformé en cerf. Titien a pris quelques libertés avec le poème romain : Diane n’aura pas besoin de planter ses flèches dans le corps de la « bête ». Ses chiens se chargeront de le dévorer. Il semble d’ailleurs que c’est le même chien noir et blanc qui accompagne son maître dans le premier tableau et qui lui bouffe la jambe dans le second.

« (…) la meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt sur tout son corps il ne reste aucune place à de nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs qu’il fait entendre, s’ils différent de la voix de l’homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il remplit de ses cris ces lieux qu’il a tant de fois parcourus; et, tel qu’un suppliant, fléchissant le genou, mais ne pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa tête languissante (…) Mais ses chiens l’environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d’un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l’affreux trépas eut terminé ses jours. »

Pauvre Actéon ! Franchement, le malheureux ne méritait pas ça et la déesse Diane est une sacrée garce. On ne transigeait pas avec la pudeur, aux temps des Grecs anciens !

Pour les puristes, j’ajouterai que Titien n’a pas montré le moment où Diane jette l’eau sur Actéon et scelle ainsi son destin. Ce détail n’a pas été oublié sur deux peintures que j’aime beaucoup : Le « Diane et Actéon » de Matteo Balducci (1509-1554), propriété d’un collectionneur privé mais visible sur friendsofart.net (remarquez le regard indifférent de la déesse alors qu’Actéon se fait bouffer !), et celui de Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), visible, en principe, au Wadsworth Atheneum Museum of Art à Hartford, Connecticut.

Bain et voyeurisme

Il est temps de faire un point sur tous ces articles consacrés au bain. Pourquoi le thème est-il si populaire ? Pourquoi tant de femmes (et presque aucun homme) peintes ou photographiées, nues, au moment de leur toilette ? Il existe, à mon avis, 2 réponses :

1. LA NUDITE

Le moment de la toilette est le seul moment où la femme est forcément nue. Peindre une femme à sa toilette, c’est peindre une femme nue. Et les hommes étant ce qu’ils sont (c’est le sujet de ce blog), ils aiment représenter la femme nue. Le moment du bain est donc un prétexte.

ludwig krug

Baigneuse par Ludwig Krug (1490-1532), visible en HD sur le site du British Museum (cliquer l'image)

Remarquez que celui qui a lancé la vague de la représentation de femmes nues, Praxitèle avec l’Aphrodite de Cnide, l’a fait avec une femme à l’heure du bain (les vêtements d’Aphrodite sont posés à côté d’elle).

2. LE VOYEURISME (le viol ?)

La toilette est un moment d’intimité de la femme. Assiter à la toilette, c’est rentrer dans l’intimité de la femme. Par effraction. On parle d’ailleurs de « violer l’intimité ». Le voyeur est-il aussi un violeur ? N’y a-t-il pas dans l’inconscient des hommes quelque chose qui les excitent dans le viol (viol de l’intimité, pour les mieux éduqués ; viol de la personne, pour les plus libérés ?). Regardez ces photos trouvées sur le web, sur un site voyeuriste (nom du site flouté, photos volées, voleur volé) :

Il s’agit (à moins d’une mise en scène) de photos prises par effraction, comme il existe des caméras cachées dans les vestiaires, des webcams planquées dans les chiottes ou des mecs qui canardent au téléobjectif les plages naturistes. Si vous ne voyez pas le rapport entre les photos du site voyeur, ci-dessus, et les peintures de baigneuses ou de dames à leur toilette, jetez donc un coup d’oeil sur ces femmes peintes par Degas, rien qu’au Musée d’Orsay : « Baigneuse s’essuyant« , « Femme à sa toilette essuyant son pied gauche« , « Femme sortant du bain« , « Femme assise sur le bord d’une baignoire et s’épongeant le cou« , « Après le bain, femme nue s’essuyant la nuque« .

Le sujet du voyeurisme associé au moment du bain est très ancien, puisqu’il est déjà présent dans la mythologie grecque comme dans l’Ancien Testament. Voici les 3 occurences de femmes qui se baignent et de voyeurs qui regardent, maintes fois représentées par les artistes et que nous allons développer dans les prochains articles : DIANE (Artemis) et Actéon, BETHSABEE (Bathsheba) et David, SUZANNE et les deux vieillards.

allegrain, diane, acteon, diana

C.G. Allegrain - "Diane surprise par Actéon" (ou "Diane au bain") - 1778 - Musée du Louvre - Publié par Jastrow sur Wikipedia

Remarquez au passage que cette « Diane surprise par Actéon » sculptée par Christophe-Gabriel Allegrain (1710-1795) ressemble furieusement à l’Aphrodite de Cnide, surprise elle aussi par on ne sait qui. Certes, Diane ne cherche pas à cacher son sexe comme le fait l’Aphrodite de Praxitèle mais tout le monde sait que Diane/Artémis n’est pas aussi cool que Vénus/Aphrodite. Elle prépare déjà sa vengeance. Froidement. Pauvre Actéon !