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Le cas des 3 Grâces

Qui sont-elles, ces trois grâces, charités, gratiae ou kharites ? Aglae, Euphrosine et Thalie ? Rayonnement, Joie et Floraison ? Beauté, Douceur, Amitié ?

Cela n’a vraiment pas d’importance : Ce sont 3 femmes qu’on représente toujours nues et c’est cela qui a plu aux artistes depuis l’Antiquité. On les a placées de toutes les façons possibles (voir Wikipedia): en cercle, toutes de face, dos-face-profil, etc. Cependant, un type de représentation a eu beaucoup plus de succès que les autres et c’est celui-là qui m’intéresse dans le cadre de cet article.

Fresque des trois Grâces - Maison de Titus Dentatus Panthera, Pompéi - vers 65-79 apr. JC - Conservée au Musée Archéologique National de Naples - Source : pompeya (cliquer l'image)

La représentation qui m’intéresse est celle qui met au centre la femme de dos car, dans ce cas, c’est bien le cul que l’artiste privilégie.

Les Romains raffolaient des Gratiae qu’on retrouve à travers tout l’Empire et sur tous les supports : mosaïques (Narlikuyu, Turquie), fresques (Pompéi, ci-dessus), bas-reliefs (Sabratha, Lybie), statues (musée archéologique d’Antalya, Turquie). Pendant la période du Moyen-Age, les Grâces disparaissent, comme la plupart des images de nus. Elles renaissent, logiquement, avec la Renaissance qui a donné la version la plus connue, peinte par Raphaël (1483-1520).

Raphaël - "Les trois Grâces" - vers 1505 - Musée Condé, Chantilly - Source : Wikipedia / Addicted04

D’autres peintres suivront Raphaël, notamment Pieter-Paul Rubens dont les 3 Grâces grassouillettes sont exposées au musée du Prado. Celles que je préfère sont l’oeuvre de Jean-Baptiste Régnault (1754-1829). Voici un gros-plan des fessiers (Cliquer l’image pour accéder à la notice sur le site du Louvre et cliquer ici pour voir l’image en gros plan sur mypicasso.com). Cette disposition face-dos-profil rappelle le très beau travail de Leonhard Kern, en relief dans l’albâtre, exécuté un siècle avant Régnault.

Et pour finir cet article, je ne peux pas résister à ce génie tordu, lubrique et morbide de Beham (Sebald en l’occurence, mais son frère n’est pas mieux) dont voici la version pervertie des trois Grâces (les trois femmes nues et la mort) peinte dans la première moitié du 16ème siècle :

1 femme nue = 1,33 million d’euros

Le 17 décembre 2010, on a  appris que le musée du Louvre avait bouclé son budget pour acquérir le tableau « Les trois Grâces » de Lucas Cranach l’ancien. 4 millions d’euros pour 3 toutes petites femmes nues (une trentaine de centimètres chacune), soit 1,33 million d’euros pour une seule toute petite femme nue. Ah ! Quand je vous disais que c’est inscrit dans le code génétique des hommes ! Ils feraient n’importe quoi pour une jolie nana bien roulée. Il n’a fallu qu’un mois (du 13 novembre au 17 décembre) pour réunir le dernier million d’euros auprès de 5.000 généreux donateurs privés.

Puisqu’il faudra attendre jusqu’au 2 mars 2011 pour les voir (elles ont toujours été conservées dans une collection privée), voici en avant-première ces trois demoiselles :

On reconnaît sans difficulté le style de Lucas Cranach l’ancien (1472-1553) : des jeunes filles nues, toutes jeunes, toutes simples, toutes roses, avec des cheveux dorés et des yeux en amande, presque bridés comme ceux des filles d’Oulan-Bator, et un fin voilage transparent qui ne sert à rien. Le sol lunaire et le ciel noir donnent à l’ensemble un petit aspect extra-terrestre qu’on peut observer sur d’autres toiles de Cranach. On trouve aussi ce  fond noir sur des toiles de son contemporain et compatriote Hans Baldung-Grien ou sur des portraits de maîtres plus anciens comme Botticelli.

Le Louvre possède déjà un Cranach très similaire : sa « Vénus debout dans un paysage« . Même jeune fille pâle, blonde et bridée. Même cheveux dorés. Même voile transparent inutile. Même sol caillouteux. Alors pourquoi tant d’empressement à acquérir un Cranach de plus ? Je peux voir 2 raisons :

1- On n’a jamais trop de jeunes filles nues sous la main, surtout quand elles sont faites par Cranach.

2- Cranach a peint beaucoup de Vénus (et aussi beaucoup d’Eve) qui remplissent les musées de la vieille Europe mais il n’a réalisé que deux tableaux représentant les trois grâces : celui-ci et un autre qui se trouve non pas à Berlin, à Francfort, à Münich, à Vienne, à Londres ou à Saint-Petersbourg mais à… Kansas City !

lucas cranach, 3 graces

Lucas Cranach l'ancien - Les trois Grâces - 1535 - The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas-City - Image terminartors.com

Le tableau de Kansas-City est magnifique, lui aussi : Les fesses et les jointures de genoux de la fille de gauche, le profil de celle de droite, les jambes et le ventre de celle du milieu ! Rien à dire ! Sauf que… il manque un truc ; Un truc qui placerait immédiatement ces trois grâces dans  leur époque (je ne parle pas du chapeau de velours rouge) : Les colliers en or.

Nudité et dorures : Voilà bien la marque de fabrique d’un Cranach. Et n’avait-il pas raison ? La seule chose qui puisse embellir une femme nue, n’est-ce pas un bijou en or ?