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Portrait idéal d’une courtisane en Flora par Bartolomeo Veneto

bartolomeo veneto,flora,lucrece,lucrezia borgia,courtisane,prostituée,blond vénitienCe portrait exécuté vers 1520-25 et exposé au musée du Städel à Francfort, a longtemps été présenté comme celui de Lucrèce Borgia. Ce n’est, semble-t-il, pas le cas. On a ici une très belle peinture de Flora, inspirée par une courtisane vénitienne. La couleur blond vénitien des cheveux est superbement restituée par Bartolomeo Veneto (1470-1531). Cette prostituée idéale, mince et aux petits seins, contraste avec celles que nous découvrirons bientôt sous le pinceau de Palma le Vieux ou de Domenico Tintoretto.

[Image wikimedia commons]

Floralies : Quand les prostituées exposaient… leur fleur

Le culte de Flora aurait du être tout à fait secondaire. L’équivalent de celle-ci dans la mythologie grecque n’est même pas une déesse mais une simple nymphe (Chloris). Pourtant Flora disposait d’un temple au Quirinal avec ses propres prêtres puis d’un nouveau temple près du cirque Maxime. Des fêtes en l’honneur de Flora sont instaurées en 238 avant JC puis annualisées à partir de 173 avant JC. Question : Que fêtent donc ces « Floralia » ?

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Flora ou le Printemps, une des quatre saisons représentées sur la mosaïque du "Triomphe de Neptune", réalisée au deuxième siècle avant JC à la Chebba (Tunisie) et conservée au musée du Bardo à Tunis (photo publiée par Tony Hisgett sur Wikimedia commons)

A l’origine, Flora se fête au printemps, avec le retour des beaux jours et le bourgeonnement de la végétation. Flora est associée avec la croissance des plantes, leur floraison et leur fructification. Elle représente la bonne récolte, la fertilité, la fécondation. Par extension, son culte se trouve assimilé avec la fécondité féminine, puis avec le sexe. Sous l’Empire, pour lutter contre la dénatalité, les autorités romaines encouragent une pratique débridée de la sexualité. Les prostituées se multiplient et Flora devient leur patronne.

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Fresque de Flora de la villa Ariana, à Stabia (6 km de Pompéi), conservée au musée archéologique national de Naples. Remarquez les cheveux blonds et les vêtements jaunes, traditionnellement associés avec la prostitution (cf article précédent). Image sur le blog de Momina (la cliquer pour s'y rendre)

Les Floralies durent 6 nuits, du 28 avril-3 mai. Elles donnent lieu à des défilés et à des représentations théâtrales pendant lesquels les prostituées aguichent les curieux en dansant et en se déshabillant. On fêtait Flora en portant des couronnes de fleurs sur la tête et en forniquant en public aux alentours du temple de la déesse. Les Ludi Florales s’achevaient par des jeux au cirque tout proche (pour en savoir plus, consulter « La prostitution féminine dans la Rome antique » publié en 2007 par Robert Radford).

Les Floralies n’étaient pas les seules fêtes romaines associées au sexe ou à la prostitution. Il y avait aussi les Aphrodisies et autres fêtes de Vénus en avril, les nones caprotines en juillet, les fêtes de Cérès à la fin de l’été, les orgies pour la Bona Dea en décembre, ainsi que les fêtes d’Adonis et d’Isis, sans oublier les excès des bacchanales et des saturnales… On en reparlera un peu plus tard.

Ci-dessous, deux scènes d’orgies du film « Caligula » (Penthouse Films, 1979) de Tinto Brass (non crédité) et Bob Guccione, visibles sur toutlecine.com.caligula,film,orgiecaligula,film,orgie

Printemps et sexe, fleurs et amour. Les fêtes de Flora rappellent étrangement les festivités qui entouraient les dieux slaves Yarilo et Koupala (cf article).

Pourquoi la prostituée est blonde

On l’a vu dans les articles sur Marie-Madeleine : les blondes ont mauvais genre. Considérée comme une tapineuse repentie (à tord, cf l’article « Marie, la prostituée imaginée »), Marie-Madeleine est toujours représentée avec de très longs cheveux blonds (et comparez la « Marie-Madeleine repentante » nue du Titien conservée à Florence avec la version habillée exposée à Saint-Petersbourg, ci-dessous).

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Le Titien - Marie-Madeleine repentante - 1560-70 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Image sur Wikimedia Commons

On en a déjà parlé mais la question qu’on n’a pas encore abordée, c’est : Pourquoi la putain a-t-elle des cheveux blonds ?

Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser à la prostitution chez les Romains où les bordels ont longtemps été l’affaire des esclaves et des étrangères avant que, progressivement, la prostitution ne s’étende, se complexifie, voire même se généralise. Maggie McNeill, call-girl à la retraite, m’a aidé à explorer ce territoire inconnu (par blog interposé).

Pour résumer, on peut dire qu’à Rome, sous l’Empire, la prostitution ne se limite plus aux lupanars des quartiers mal famés de Subure et de Vélabre. On se prostitue partout. N’importe quelle femme peut être amenée à vendre sa « vertu » à certains moments de sa vie. Les raisons pour tapiner sont diverses, tout comme les façons de le faire, d’où l’incroyable variété du vocabulaire qui désigne les filles de joie.

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Fresque de la Casa del re di Prussia à Pompéi, conservée au Musée Archéologique National de Naples, réalisée avant l'an 79 (date de la destruction de la ville par l'éruption du Vésuve) - Notez l'inscription LE(NT)EIMPELLE ("Lente impelle" ou "Pénétrez lentement") au-dessus de ce qui est peut-être une scène de sodomie - On a trouvé ce type de fresques dans les lieux de prostitution (une trentaine à Pompéi, ville à la population estimée entre 8 et 12.000 habitants).

Il y a les prostituées qui sont enregistrées (meretrices) et celles qui ne le sont pas (prostibulae), les lupae qui hurlent comme des louves pour attirer le client (la louve qui a nourri Romulus et Remus est souvent assimilée à Acca Larentia, une femme publique qui tapinait dans les bois), les filles pas chères des auberges (blitidae), les chanteuses, musiciennes et danseuses qui font toutes des extras,  les pleureuses professionnelles entre deux enterrements, les servantes entre deux services, les bourgeoises de la haute société qui se dévergondent occasionnellement (famosae), les fellatrices spécialisées dans les pipes, celles qui bossent le soir, celles qui bossent la nuit, les filles des rues qui font le trottoir pour pas cher, celles qui exercent dans les thermes, celles qui pratiquent dans les temples, les femmes publiques qui font ça à la maison, les amicae lesbiennes, les filles à soldats, les putains de la campagne qu’on trouve le long des routes, les vendeuses de pain… Ce commerce n’est pas limité au sexe féminin : il est également pratiqué par des garçons et des hommes.

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Andrea Mantegna - "Les captifs", septième des neuf tableaux de la série des "triomphes de César", célébrant l'entrée triomphale de Jules César à Rome après sa victoire sur les Gaulois - 1484-92 - The Royal Collection, Hampton Court, UK - Image sur Wikimedia commons

Les filles des premiers lupanars étaient des esclaves gauloises ou germaines ramenées à Rome après les victoires militaires des troupes romaines, blondes pour la plupart, à la différence des Romaines, plutôt brunes (la population de la péninsule italique prendra un coup de « blond » à la fin de l’empire romain avec les invasions barbares et la création des royaumes ostrogoth puis lombard à partir du VIème siècle après JC). La blondeur a donc été très rapidement associé à Rome avec la prostitution. Il s’agit aussi de la couleur des cheveux de Vénus dont le culte est lié au tapinage (comme celui de Flora, de Cérès ou d’Isis) : Vénus Volgivava (Vénus « qui fait le trottoir ») est fêtée par les filles de joie le 23 décembre.

Pour les distinguer des autres femmes (les matrones, qui portent la stola), les filles des rues doivent s’habiller avec une toge, comme les hommes. Les courtisanes de haut rang parviennent cependant à conserver leurs stolae mais elles doivent les teindre de couleurs vives, notamment le jaune, pour se différencier.

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Fresque d'Herculanum (ville voisine du Vésuve détruite en même temps que Pompéi) représentant une prostituée pendant un banquet

Peu à peu, la couleur des cheveux des prostituées (et de Vénus) devient à la mode. les Romaines aisées, si elles sont brunes, vont commencer à se décolorer les cheveux et à les teindre, notamment avec du safran, d’où cette phrase de Tertullien (150-230) : « Nos femmes échangent leurs cheveux contre du safran ; Elles rougissent d’être Romaines ; Elles veulent qu’on les prennent pour des Gauloises ou des Germaines et elles abjurent leur patrie jusque sur leur chevelure » (in « De cultu feminarum »).

Déjà un siècle avant Tertullien, la jeune Messaline (25-48), troisième femme de l’empereur Claude, revêtait une perruque blonde pour se rendre au lupanar de Subure où tout Rome venait la sauter.

Les Romaines ont, d’une certaine façon, inventé en leur temps le porno-chic et la it-prostitution.

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Jacques-Louis David (1748-1825) - Vénitienne à sa toilette - image sur albumvenitien.blogspot.com

Plusieurs siècles plus tard, Venise au faîte de sa puissance connaît exactement le même phénomène que Rome au temps de l’Empire (La Sérénissime République de Venise dure 1100 ans, de 697 à 1797; Le XVème siècle correspond à son apogée politique et économique quand ses navires contrôlent le commerce entre l’Europe et l’Asie; Le déclin commence au XVIème qui reste néanmoins une période faste au niveau artistique).

En 1509, on recense plus de 11.000 prostituées à Venise (A cette époque, Venise est une des plus grandes villes d’Europe avec environ 200.000 habitants, sans compter les nombreux commerçants de passage). Certaines tapineuses, telle la célèbre Veronica Franco (1546-1591), gagnent très bien leur vie en tant que cortigiana onesta (« courtisane honnête ») : Elles offrent aux hommes aisés leur compagnie et leur culture en plus de leur sexe. Ces prostituées sont enviées pour leur liberté et leur fortune (cf article de Veniceguide).

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Portrait d’une jeune femme dénudant son sein, vraisemblablement la célèbre courtisane vénitienne Veronica Franco, réalisé par Domenico Tintoretto, exposé au musée du Prado, Madrid. Image © 2010 Museo Nacional del Prado. Cliquer pour voir l'image originale sur le site du musée.

Tout comme à Rome à l’époque de l’Empire romain, la blondeur est la couleur à la mode, chez les femmes du monde comme chez les filles des rues. « Blond vénitien » ou « rouge du Titien » (le célèbre peintre vénitien représentera maintes fois ses contemporaines blondes) désigne un blond-roux obtenu par décoloration et teinture.

Enfin, de même que les prostituées romaines de haut rang portaient une stola jaune pour annoncer leur activité, les courtisanes vénitiennes doivent nouer un foulard jaune autour de leur cou.

A Venise aussi, la blondeur et le jaune sont les couleurs de la prostitution.

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La femme au miroir - Le Titien - vers 1512-15 - Musée du Louvre - Image sur Wikimedia commons

[Retrouvez « la femme au miroir » sur le site du Louvre]

Ce que la putain a de mieux

Au vu de l’article précédent, pourquoi cet entêtement à faire de Marie-Madeleine une prostituée ?

Premier indice : Une prostituée, une spécialiste du sexe, c’est excitant et attirant. Une putain qui se repentit pour se consacrer à son mari, c’est… parfait (pour lui, l’Homme) !

Deuxième indice : La prostituée est nue et les artistes aiment représenter des femmes nues. Les autres aiment regarder. Parce qu’une femme nue, c’est beau. Exemples :

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Francesco Hayez - Marie-Madeleine pénitente - 1825 - Galleria d'Arte moderna di Milano - Cliquer l'image pour voir l'image sur Wikimedia Commons

canova,marie madeleine,magdalena,pénitente,crâne,cheveux longs« Marie-Madeleine pénitente » par Antonio Canova (1757-1822) exposée au musée de l’Ermitage, Saint Petersbourg. Photo publiée par Markthorpe sur Wikimedia Commons.

Marie l’Egyptienne, la prostituée noire

Les Evangiles dressent un portrait très incertain de Marie-Madeleine. Mais rien ne vaut la « Légende dorée » de Jacques de Voragine pour rajouter à la confusion.

Dans la Légende de Marie-Madeleine, Voragine écrit que la Magdalène consacre les trente dernières années de sa vie à la contemplation, seule, sur une montagne désertique. Elle vit dans une grotte. Aucune mention de nudité.

Dans la Légende de Marie l’Egyptienne, Voragine  parle d’une prostituée égyptienne qui, pour se repentir, choisit de vivre seule (et nue) dans le désert pendant les 47 dernières années de sa vie. Cette Marie-là est noire, pas blanche et blonde comme la Magdalène (qui n’était sans doute pas blonde non plus, d’ailleurs), mais elle va être assimilée à l’autre Marie. La preuve :

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Giotto di Bondone - L'ermite Zosime remet une cape à Marie Madeleine - Vers 1320 -Chapelle Sainte Madeleine de l'église inférieure Saint François, Assise, Italie - Cliquer l'image pour voir toutes les fresques de Giotto sur le site de l'Encyclopédie de B&S Editions

Une femme aux longs cheveux blonds qui vit seule dans une caverne sur une montagne désertique, c’est Marie-Madeleine. Mais la nudité et Zosime ? Non, ça c’est Marie l’Egyptienne. Les deux légendes ont bien été confondues.

Marie, la Prostituée imaginée

Allez ! Je vais prendre le temps de continuer la série d’articles sur Marie-Madeleine (enfin !). Cette femme est si intéressante : Pendant deux mille ans, un véritable culte lui a été porté. Pourtant on sait peu de choses d’elle et ce qui est le plus connu d’elle est vraisemblablement complètement faux.

Rappelons-nous ! Elle était Marie de Magdala, la disciple, l’amie fidèle, peut-être la maîtresse, voire même la femme du Christ. Elle était peut-être Marie dite « de Béthanie », la soeur de Marthe, qui a parfumé les pieds du Christ et les a essuyé avec ses cheveux.  Elle n’était semble-t-il pas la prostituée qui a pleuré sur les pieds du Christ et les a séchés avec ses longs cheveux (voir article « L’amie fidèle? La femme? L’amante? » et suivants). Et pourtant, sur les très nombreuses représentations de Marie-Madeleine, c’est bien la putain qui écrase le reste.

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Titien - Marie-Madeleine pénitente - vers 1531 - Galerie Palatine, Palais Pitti, Florence - Cliquer l'image pour voir la photo HD sur Wikimedia Commons

Sur le portrait extrêmement fameux de Titien, on a tous reconnu Marie-Madeleine grâce au petit pot à parfum (cf « la Femme aux pieds de l’Homme »). Mais avez-vous reconnu la putain ?

Premier indice : La prostituée est souvent nue (voir 1er article sur la pornai). Mais Vénus aussi est nue !

Deuxième indice : C’est une Marie-Madeleine repentante (ou pénitente) aux cheveux longs (on ne voit qu’eux !), comme la prostituée repentante aux cheveux longs qui s’est jetée aux pieds du Christ.

Troisième indice : C’est une Marie-Madeleine repentante nue, comme la prostituée égyptienne qui s’est repentie 47 années, nue, dans le désert (voir article suivant).

Représentation de la « Pornai » : 1- Nudité

Après l’article sur Marie-Madeleine et son assimilation erronée à une prostituée (voir « La putain qui met un terme à sa carrière« ), je me suis demandé quelle serait, logiquement, la représentation la plus vraisemblable pour une prostituée.

Dans la Grèce antique, la fille qui fait le trottoir (ne pas confondre avec la courtisane), est appelée « pornai ». D’où le mot « pornographie » qui signifie en fait « images de prostituées » (je mets tout au féminin mais ça pourrait être des garçons. Les Grecs ne faisaient pas vraiment la différence, semble-t-il). Le porno, on connaît tous : Sa première caractéristique, c’est l’étalage sans gêne et sans fard du corps humain sous toutes ses coutures. N’est ce pas également la première caractéristique des prostituées ?

Prostituées exposant leurs attributs et négociant le tarif - Des photos qui traînent sur le web, comme des milliers d'autres du même genre

L’esclave, homme ou femme, est souvent nu dans le monde antique. Il n’y a pas de problème de décence ou de morale puisque l’esclave est une simple marchandise et la nudité permet de vérifier facilement la qualité de la « marchandise ». Dans la Grèce antique, les « pornai » ne sont pas des femmes libres mais des esclaves. Les peintres orientalistes ont apprécié le sujet du marché aux esclaves. Cette femme nue de Jean-Léon Gérôme au milieu d’hommes habillés qui la tripotent est sans nul doute une image pornographique. Et la blanche au milieu des Arabes vaut bien les photos interraciales des sites porno actuels (type « blacksonblondes »).

Jean-Léon Gérôme - Marché aux esclaves - vers 1866 - Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown (Massachusetts) - Image disponible sur Wikimedia Commons

Et voici une version plus récente du marché aux esclaves avec ce maquereau (mère maquerelle, en l’occurence) qui présente sa fille au client.

Hermann Vogel (1856-1918) - Est-ce qu'elle vous plaît ? - Image disponible sur Wikimedia Commons

Et maintenant, passons au deuxième type de représentation de la « pornai » : le déshabillage.