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« Ouled-Nail » ou Du danger d’être trop belle ?

Actuellement, le nom « Ouled-Nail » désigne les membres d’une tribu installée dans les hauts-plateaux de l’est algérien (Djelfa, Bou Sâada, Biskra).

A l’époque de la colonisation de l’Afrique du Nord par la France, c’est aussi un nom qui revient dans un grand nombre de clichés de femmes dénudées pris en Tunisie par le photographe Rudolf Lehnert (Voir ci-dessous ou « Fatma, de la tribu des Ouled Nail, Tunis« ) ou par d’autres (voir la carte postale « Femme des Ouled-Nails » éditée par D’Amico, libraire à Tunis).

Pour comprendre ce qu’étaient les Ouled-Nails pour le colonisateur français, laissons parler Guy de Maupassant qui voyagea longuement en Algérie (in « Province d’Alger », un des récits du recueil « Au Soleil« , publié en 1884) :

« Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert. Les rues populeuses sont pleines d’Arabes couchés en travers des portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc ; et soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large coiffure qui semble d’origine assyrienne surmontée d’un énorme diadème d’or. Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont cerclés de bracelets étincelants ; et sa figure aux lignes droites est tatouée d’étoiles bleues… »

« Courtisanes », le mot est lâché. Dans un texte de 2007 (« Des maladies vénériennes, de la prostitution et du mythe des Ouled Naïl dans l’Algérie coloniale« ), le professeur Abid relate le développement de la prostitution qui a accompagné les troupes d’occupation et l’exploitation toute particulière des femmes des tribus Ouled-Nail.

Alors, pourquoi ces femmes plutôt que d’autres ? Les explications qui reviennent sans cesse sont la finesse de leurs traits, la richesse de leurs vêtements, l’attrait de leurs danses. Ainsi, ces (trop) belles Maghrébines furent la proie des maquereaux et des  mères-maquerelles et devinrent synonymes de danseuses prostituées (voir « La danseuse prostituée dite « Ouled Naïl », entre mythe et réalité (1830-1962) » de Barkahoum Ferhati).

Le peintre Etienne « Nasr Eddine » Dinet (1861-1929), Français converti à l’islam et installé à Bou Sâada, nous a laissé de nombreuses peintures de jeunes femmes Ouled Nail (voir cette « baigneuse au clair de Lune » avec le manteau rouge, le diadème et les bracelets décrits par Maupassant) et une autre explication possible au ratissage massif de ces femmes pour fournir les bordels algériens : Elles ne semblaient pas partager la pudeur des autres femmes arabes et ne craignaient pas, semble-t-il, la nudité (mais Dinet, tout respectueux des Algériens, de leurs coutumes et de l’Islam qu’il fut, ne se laissa-t-il pas, lui aussi, emporter par l’orientalisme dénudé qui était tant à la mode à cette époque ?).

Etienne Dinet, Raoucha, 1901, musée national Nasr Eddine Dinet de Bou Sâada, image Wikipedia

Cependant, ce serait peut-être trop simple d’accuser toujours uniquement le colonisateur. En ce qui concerne la présence des Ouled-Nails en Tunisie et la vente de ces (trop jolies) femmes comme esclaves ou concubines avant l’arrivée des Européens, voir ce post.

Portrait d’une Ouled Nail tunisienne par Rudolf Lehnert

Après de nombreux articles illustrés par des photos de nues, j’avais envie de passer à autre chose. Je n’ai toujours pas fini de parler de la femme et du serpent, je sais, mais j’y reviendrai plus tard. Après le nu, je souhaitais parler du voile. Bien sûr. Logique. Et il y a tellement de choses à dire !

On va y aller calmement. Je ne chercherai pas à être exhaustive.

Je commence donc avec un portrait très populaire sur le web. Il est repris sur des dizaines de sites. On comprend facilement pourquoi : C’est un très joli portrait de femme, tirage papier d’un négatif sur plaque de verre pris en 1904 par le photographe Rudolf Lehnert (Grossaupa, Bohême, 1878 – Redeyef, Tunisie, 1948) au tout début de sa « première période tunisienne ».

Lehnert s’est associé à l’Allemand Ernst Landrock (gestionnaire puis propriétaire des droits de la plupart des clichés de Lehnert) dans un studio photo à Tunis puis dans un autre studio au Caire qui ont débité des cartes postales à l’adresse des touristes et militaires occidentaux de passage. Sans doute en réponse à la demande de leurs clients friants d’orientalisme dénudé, le studio Lehnert & Landrock a fourni de très nombreuses cartes érotiques de femmes voilées qui se dévoilent. Les jeunes filles (parfois même très jeunes !) photographiées dans des mises en scène d’un Orient fantasmé de harems et de femmes lascives sont probablement des danseuses ou des prostituées (l’un n’exclut pas l’autre).

Le portrait ci-dessus est soit légendé « Jeune Tunisienne » (Tunisian girl), soit « Ouled-Nail ». Après recherche, je me suis dit que, là aussi, l’un n’excluait pas forcément l’autre. Je ne connaissais pas les « Ouled-Nail ». J’y reviendrai très bientôt.

[Photo HD sur le Flickr de Art&Vintage]