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Puisqu’il s’agit de se couvrir la tête… Pourquoi pas le snood ?

En commentant les images de van Cleve, Campin ou van Heemskerck, je me suis aperçue que les mots posent problème.

Concernant ce que les femmes portaient sur leur tête, je pouvais bien sûr parler de « coiffe » puisqu’il s’agit d’une autre façon de dire « couvre-chef » : un truc qu’on met sur sa tête. Mais mon intention n’est pas, vous l’avez compris, de parler chiffons.

Quand on parle de se couvrir la tête, on entre dans un territoire polémique, conflictuel et souvent passionnel. Le couvre-chef de tous les dangers et de tous les fantasmes, c’est le voile. Mais que désigne-t-on vraiment par le mot de « voile » ?

La coiffe de Haarlem peinte par van Heemskerck (voir « portrait de femme par Maerten van Heemskerk« ) et celles d’Anvers peintes par Joos van Cleve (voir « Le voile anversois au début du 16ème siècle« ) sont, pour moi, des « foulards » (mot devenu lui aussi polémique). Un voile doit être plus grand, couvrir plus. En ce sens, les coiffes tournaisiennes peintes par Campin (article précédent) pourraient peut-être des voiles. Dans tous les cas, il s’agit d’accessoires qui couvrent la tête sans voiler la face. En ce sens, les Tournaisiennes sont elles voilées ? Il semble qu’on commence enfin à gratter le sujet : Un accessoire qui ne voile pas la face peut-il être un voile ?

Une autre question pourrait être : Peut-on faire de la mode sexy avec un accessoire qui couvre la tête et ressemble à un voile ? Bien sûr puisque c’est exactement ce que propose l’Anglaise Kitalyst dans sa petite boutique Etsy (Kitalyst Latex, prrrfect little latex accessories).

Allez donc voir les  7 modèles très joliment portés par VioletEyes et photographiés par Dean Wilkinson.

« Snood » est le nom que les Anglais donnent à une écharpe ronde qu’on porte autour du cou et qu’on peut remonter sur la tête (A ma connaissance, on donne le même nom en français : un snood).

Femmes de Tournai, par Robert Campin

Robert Campin est un géant de la peinture flamande. Né à Valenciennes vers 1378, il a exercé son talent à Tournai, la grande ville de la Flandre francophone, un siècle avant van Cleve à Anvers, van Orley à Bruxelles ou van Heemskerck à Haarlem.

Voici les portraits d’un homme et de sa femme, réalisés vers 1435 par Campin et exposés à la National Gallery de Londres. Cette fois, pas moyen de confondre le voile de la Tournaisienne avec une simple petite « coiffe ». Si elle n’était pas représentée avec son mari, on pourrait la prendre pour une nonne. Certains se diront peut-être qu’au vu de l’extravagant turban du mari, on a peut-être affaire à un couple d’excentriques. Que nenni !

Vous souvenez vous du magnifique « retable de Mérode », le triptyque de l’Annonciation de Campin exposé au MET de New York, dont on a longuement parlé dans un article précédent (voir « Le jour où Marie a été fécondée« ) ? Vous souvenez-vous du couple de donateurs, sur le panneau de gauche ? Non ? Ah, quel dommage ! Voici un gros-plan pour vous rafraîchir la mémoire :

Ainsi donc, les Tournaisiennes du 15ème siècle se voilaient la tête encore plus que les Anversoises ne le feront 100 ans plus tard.

Comme dans le cas de von Cleve, la représentation de ces femmes lourdement vêtues n’empêche aucunement Campin de peindre la Vierge Marie les seins (ou plutôt le sein) à l’air.

La Vierge à l’enfant du Städel de Francfort est particulièrement remarquable par le modelé donné au sein, le réalisme des mains et le volume du voile… Un voile simplement posé sur la tête comme celui des madonnes de von Cleve.

[Toutes photos sur Wikimedia]

Portrait de femme par Maerten van Heemskerck

Sur Wikipedia, ils donnent à cette femme un nom et une histoire mais au musée Frans Hals à Haarlem (Pays-Bas) où elle est exposée, ils se contentent de l’appeler une « femme inconnue » peinte vers 1540-45. On s’en tiendra là. Ce qui m’intéresse est ailleurs : C’est cette coiffe à longues « pattes » qu’on retrouve sur tous les portraits des femmes de Haarlem réalisés par van Heemskerck (La fileuse du Rijksmuseum, peinte en 1529, et celle du musée Thyssen-Bornemisza, peinte vers 1531 ; les deux portraits de vieilles femmes du musée des beaux arts de Philadelphie ; la femme de Pieter Jan Foppeszoon, peinte avec toute sa famille vers 1530 et exposée à Kassel…).

Joos van Cleve nous avait déjà montré comment les femmes d’Anvers se cachaient les cheveux à la même époque (voir « Le voile anversois au début du 16ème siècle« ).

Pour les femmes d’Utrecht, Jan van Scorel nous a laissé le portrait d’Agatha van Schoonhoven peint en 1529 et maintenant exposé à la galerie Doria Pamphilj de Rome.

Pour les Bruxelloises, Bernard van Orley nous a laissé plusieurs portraits de Marguerite d’Autriche à la tête toujours couverte ainsi que celui d’un couple dont la femme porte le même type de foulard (peint vers 1520-25 et maintenant visible à la galerie des Offices de Florence).

Et si vous pensez que tous ces « couvre-chefs » ne sont que de simples « coiffes », pas des foulards et encore moins des voiles, je vous propose de rester dans le plat pays et de remonter un peu plus le temps.

Le voile anversois au début du 16ème siècle

Van Cleve a peint beaucoup de « madonnes » (avant que son nom ne soit identifié au 19ème siècle, ses oeuvres étaient attribuées au « peintre de la mort de Marie », du nom d’une toile fameuse exposée au musée Wallraf-Richartz de Cologne). Il a aussi peint beaucoup de couples de riches bourgeois de la ville d’Anvers, la ville où il s’est installé comme peintre.

On ignore l’identité du premier couple, peint vers 1520 et maintenant exposé à la galerie des Offices à Florence. Le couple du milieu est composé de Joris Vezeleer, un riche orfèvre et marchand d’art anversois, et de Margaretha Boghe. Cette toile, peinte à la même époque que la précédente, se trouve à la National Gallery of Art à Washington. En bas, voici Joos van Cleve lui-même vers 1530-35 avec sa seconde femme, Katlijne van Mispelteeren (Collection de  la reine d’Angleterre).

Les deux premières femmes portent exactement le même foulard blanc. Van Mispelteeren a adopté une coiffe un peu plus longue. Peut-être la mode a-t-elle changé (au moins 10 ans séparent les deux types de foulard) ou peut-être n’avaient-elles pas les mêmes goûts. Obligation religieuse, tradition vestimentaire ou mode de l’époque à Anvers ? Difficile à dire. Il va falloir  parcourir plus d’images et de textes pour commencer à se faire une idée plus précise sur ce voile si populaire. Notons que les hommes aussi se couvrent la tête et que leurs couvre-chefs sont très similaires.

Tout comme pour le portrait de Kassel (article précédent), on remarque l’attitude pieuse des femmes (elles égrènent toutes un chapelet entre leurs doigts alors que les hommes ne tiennent pas de bible ou d’autres objets religieux) ainsi que le luxe de leurs vêtements et de leurs bijoux (bagues en or pour toutes).

Pour complexifier un peu les choses, voici l’énigmatique couple formé par Anthonis van Hilten et Agniete van den Rijne, daté de 1515, attribué à van Cleve et exposé au Rijksmuseum Twenthe à Enschede (Je ne sais pas qui a attribué un nom au couple mais le site du musée préfère parler d’homme et femme inconnus).

Pas de voile blanc pour Agniete (mais un voile noir) et pas de chapelet non plus ! Elle préfère égrener une grappe de raisins alors qu’Anthonis compte ses pièces… Et que penser de l’étrange devise gravée en français sur le bas du cadre (« AU FORT ?N?FORCE DEPUIS QUE AINSI EST ») ?

Portrait de femme par Joos van Cleve

Dans la galerie de peintures des vieux maîtres du château de Wilhemshöhe (Staatliche Museen, Kassel), il y a un portrait d’homme par Joos van Cleve et il y a aussi le portrait de sa femme, que voici.

Joos van Cleve ou Joos van der Beke (né avant 1485-mort vers 1540) a été un membre important de la corporation des peintres d’Anvers. Il a très souvent peint la vierge Marie et il a aussi exécuté de nombreux portraits. Au total, il a représenté un bon paquet de femmes voilées dont l’inconnue ci-dessus maintenant exposée à Kassel et datée de 1525.

De cette femme au foulard, on remarquera que la mine sévère et l’attitude pieuse (chapelet dans les mains) n’empêchent pas le décolleté généreux, les vêtements opulents et les nombreux bijoux. Intéressant aussi cette façon de maintenir les colliers à l’intérieur de la robe.