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Sombre fente ou lumineuse flamme ?

Dans l’article « La plaie verticale« , je me suis intéressée à cette étrange représentation des 5 plaies du Christ par une seule plaie verticale, ce qui semble réduire (ou transcender) le Christ en une blessure sacrée, un sexe de femme (c’est moi qui le dit !) ou une abstraction graphique en forme d’amande (la « mandorle »). Cette représentation n’est pas aussi rare que je le pensais initialement (voir l’iconographie du post « The sexual mysticism of Christ’s side wound« ). Cette enluminure du quinzième siècle (encore !) me semble particulièrement intéressante :

La plaie au côté du Christ - vers 1405 1413 - Propriété de la librairie Bodléienne, Oxford, MS Latin Liturgies f. 2 (Sous réserve : je ne suis pas parvenue à vérifier la référence) - Source : i.minus.com (cliquer pour voir l'image originale)

Intéressante parce qu’on y voit le coeur avec les 5 plaies (représentation symbolique du Christ) dans la plaie au côté, elle-même entourée d’une mandorle. Comme déjà discuté dans « La plaie verticale », le Christ mort (les 5 plaies de sa crucifixion) c’est aussi le Christ qui renaît. Et le voilà qui émerge de cette profonde fente de chair ! Un rapprochement du mystère de la Résurrection avec le mystère de la naissance (vécu par chaque être humain depuis les temps les plus reculés), le mystère d’un être vivant qui sort du sexe d’une femme, semble évidemment possible. La mandorle, forme stylisée d’une vulve, serait alors une jolie représentaion d’un dieu créateur.

On peut voir ça d’autres façons. Faire une recherche sur la traduction de « mandorle » en anglais renvoie sur  les mots aureola (auréole) et halo dont je conseille la lecture de la définition sur le site Wikipedia. Pour faire bref et ne pas paraphraser inutilement ces articles, la mandorle y est considérée comme un cas particulier de l’auréole, cette dernière trouvant son origine dans la couronne radieuse (solaire) d’Appolon, d’Helios, de Mithra ou du dieu-soleil assyrien Shamash. La mandorle est aussi rapprochée de la langue de flamme qui entoure parfois les représentations des divinités indiennes, ou du Bouddha ou de Mahomet.

La statue de bronze dorée de Maitreya conservée au MET est à cet égard remarquable : On voit à la fois une amande de feu qui entoure l’ensemble du personnage et une auréole rayonnante qui ceint sa tête.

Bouddha-Maitreya (détail) - vers 534 (Dynastie des Wei du Nord, Chine) - Propriété du Metroplitan Museum of Art, New York - Souce : Maitri sur Flickr (cliquer pour voir l'image originale)

Alors quoi ? Fente ou Flamme ? Pour complexifier un peu le débat, je vais prochainement écrire un billet sur Hathor. La question sera alors : Rondelle (celle de l’ouverture du vagin) ou Soleil ?

Dernière chose : Puisqu’on parle de mandorle et de rayons de soleil (ou de flammes), jetez donc un coup d’oeil sur ce retable flamand où le feu est dans la mandorle.

La plaie sacrée

« La plaie sacrée sur le côté du Christ ». C’est le titre de l’oeuvre d’art / animation 3D proposée par Jonathan Monaghan. Je pense qu’il y a un rapport avec le billet précédent sur la plaie verticale et les 5 plaies du Christ.

Je ne suis pas sûre de bien comprendre cette oeuvre mais j’y vois des lèvres (une bouche, une vulve ?) et un truc qui rentre ou qui sort, un tube (une cigarette de Wesselmann ?), des poils, des pointes ?

[Source : jonmonaghan.com]

La plaie verticale

Je suis tombée plusieurs fois en quelques semaines sur une reproduction de l’enluminure du livre d’heures (livre qui contient les prières rythmant les heures de la journée) de Bonne de Luxembourg conservé au  MET de New York et qui représente… qui représente quoi en fait ? C’est là l’objet de cet article.

Psautier et livre d'heures de Bonne de Luxembourg, Duchesse de Normandie - Enluminure du folio 331r illustrant les plaies du Christ et les instruments de la Passion - Attribué à Jean le Noir ou à sa fille Bourgot - Avant 1349 - The Cloisters, Metropolitan Museum of Art, New York (cliquer l'image pour voir le folio entier sur le site du MET)

Au premier abord, on se dit forcément (avec nos yeux de 2012) que ça ressemble à un sexe de femme. Forcément : une fente verticale. Et puis, on se dit que, puisqu’il s’agit d’un livre de prières catholique du 14ème siècle, ça ressemble aussi à ces « mandorles » de l’imagerie chrétienne médiévale (voir « Pour une nouvelle cartographie de l’amande » et « Où chercher la Vesica Piscis ? Dans les étoiles !« )… mais commençons par le commencement !

Comme le montrent les objets qui entourent la « fente verticale » (croix, échelle, clous, lance, etc.) et qu’on appelle les instruments de la Passion, cette enluminure représente la crucifixion de Jésus-Christ ou, plus exactement, la résultante de cette crucifixion : les deux trous dans les mains et les deux trous dans les pieds creusés par les clous qui fixaient JC à la croix ainsi que la fente sur le côté droit de la poitrine causée par la lance du soldat romain qui s’est assuré de la mort du Christ. Deux questions : Pourquoi une seule fente s’il y avait 5 plaies ? Pourquoi une fente verticale ?

Sur presque toutes les peintures montrant la crucifixion du Christ ou le « Christ de douleur » (Le « vir dolorum », man of sorrows ou Schmerzensmann est une représentation généralement sanguinolente de JC vivant -donc ressuscité, même s’il n’a pas l’air très vaillant, à ne pas confondre donc avec le JC mort dans les bras de sa mère d’une pieta ou descente de croix- qui montre ses plaies, sa couronne d’épines, ses traces de fouet), les trous faits par les clous sont ronds et la blessure laissée par la lance est une fente horizontale (et non verticale) :  Voir les Christ de douleur de Simon Marmion, de Hans Memling ou de Giovanni Santi, voir celui – moins souffrant mais tout aussi ressuscité – de Giacomo Galli.

Les artistes médiévaux ont parfois choisi de simplifier la représentation du Christ de douleur par un coeur percé de 5 trous (Pourquoi pas, puisque le Vir dolorum est un « étendard symbolique » et non la représentation d’un événement de la vie de JC) : Voir le dessin ci-dessous à gauche, ou voir les « Armes du christ » à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford (gravure 1, gravure 2).  Notez que dans tous ces cas, les plaies sont rondes ou horizontales. A cet égard, l’enluminure du livre d’heures de Loftie, ci-dessous à droite, est unique (ou extraordinaire, ou surprenante, ou bizarre).

[Ci dessus, à gauche : Dessin à la plume illustrant les 5 plaies du Christ, manuscrit de moine chartreux, Yorkshire, 15ème siècle, propriété de la British Library (?) – A droite : Livre d’heures de Loftie, enluminure illustrant la prière des 5 plaies, folio 110v, exécutée par les « maîtres de la grisaille de Delft », 15ème siècle,  propriété du Walters Art Museum, Baltimore.]

Première bizarrerie de l’enluminure des heures de Loftie : Les 5 plaies sont dématérialisées, détachées du corps du Christ (ou du coeur qui le symbolise). Elles flottent dans l’éther, dégoulinantes de sang. Seconde bizarrerie : les 5 plaies sont des fentes verticales.

Alors que les maîtres de la grisaille de Delft choisissent de représenter les 5 plaies par 5 fentes verticales, d’autres font le choix de les représenter par une seule fente (et verticale). C’est le cas pour le livre d’heures de Bonne de Luxembourg, bien sûr, mais aussi pour ce manuscrit.

Les exemples de fente verticale unique sont rares (je n’ai pour l’instant trouvé que 2 cas !) et pourtant ils ont du sens : 1 fente pour symboliser les 5 plaies, 1 mandorle pour représenter le corps du Christ. « Crucifixion > plaies > mort > résurrection » d’un côté et « résurrection > re-naissance > naissance > vulve de la femme » de l’autre côté, d’où une confusion possible entre les images du Christ de douleur, du Christ ressuscité et de la vulve. N’est-ce pas le sens de la gravure ci-dessous,  visible sur le site de la NGA  ?

Les plaies du Christ avec les symboles de la Passion - Gravure allemande - vers 1490 - National Gallery of Art, Washington, DC (cliquer pour voir l'image sur le site du musée)

Il y a aussi la possibilité que c’est stupide de chercher des explications « sexuelles ». Peut-être qu’il n’y a aucun lien entre la mandorle chrétienne et la vulve féminine, aucune tentative de réintroduire de la déesse femelle dans une religion patriarcale. Peut-être… Mais le contexte semble si approprié : la vénération de trous en forme de fentes, les saints clous qui perforent, la sainte lance qui pénètre et même le doigt de Saint-Thomas qui fourrage dans la fente (« l’incrédulité de saint-Thomas » par Le Caravage) !

En Orient, la femme a le pubis fendu

Voici à quoi ressemble la femme européenne nue, quand elle ne cache pas son pubis de la main.

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Copie romaine (2ème siècle avant JC) de l'Aphrodite de Cnide de Praxitèle (4ème siècle avant JC) - Musée du louvre - Publié par Baldiri sur Wikimedia commons

De la Grèce antique jusqu’à la Vénus Victrix d’Auguste Renoir et Richard Guino, l’Européenne est une femme sans bijou et, surtout, elle est une femme sans fente. Alors, quand on voit la statue ci-dessous, on sait qu’on a quitté l’Europe.

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Yakshi, Inde, 1er siècle après JC - Museum of Fine Arts, Boston - Publié par Brent Danley sur Flickr

Cette femme-là est une Indienne : elle est fendue et elle aime les bijoux. Elle a de gros seins (dans ce cas précis, c’est difficile de se rendre compte mais vous pouvez me croire) et un petit peu de gras sur le ventre et les hanches. Ce n’est pas la déesse Vénus, c’est un génie femelle, un semi-Dieu sympa, une Yakshi.