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Femme et serpent – Eve, évidemment

Sur sa couverture d’avril 2004, le magazine américain pour hommes « Esquire » a utilisé  une très belle photo de l’actrice britannique Rachel Weisz (A prononcer comme le mot « Vice » en anglais !) par James White. Elle n’illustre pas l’article  « The naked truth about women » mais  un autre article consacré à l’actrice et intitulé « And God created Rachel Weisz… And we saw that it was good ». Si cette phrase vous rappelle  un certain verset de la Genèse, c’est normal (voir article « Eve inférieure ou égale à Adam ? C’est au choix« ).

Si, comme pour Esquire, comme pour moi,  cette femme vous rappelle Eve, cela semble également normal. Normal ? Mais pourquoi donc ?

Regardez les deux photos ci-dessous. A gauche : « Woman with snake », 1938, par Paul Outerbridge. A droite : Cindy Crawford, 1993, par Annie Leibovitz. Aucune de ces deux photos ne fait allusion à Eve et pourtant, immédiatement, on pense à elle. Encore une fois « Normal ! », me direz-vous, puisque c’est une femme nue qui tient un serpent. Et bien non !

Ce n’est pas si « normal » que ça pour une raison toute simple : Dans toutes ses représentations classiques comme dans le texte biblique, Eve ne tient jamais le serpent. Elle ne le touche même pas. Il n’est donc absolument jamais enroulé autour d’elle.

Ci-dessous, voici « Eve tempted », peinte vers 1877 par le Britannique John Roddam Spencer Stanhope. Eve est représentée sans Adam, ce qui est rare mais, à part ça, Stanhope reprend tous les poncifs traditionnels de la représentation d’Eve : La main gauche qui se saisit de la pomme, les longs cheveux blonds de la pécheresse (A ce sujet, voir aussi l’article « Pourquoi la prostituée est blonde« ), le serpent qui s’adresse à elle, enroulé autour de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal.

Notez que le serpent est enroulé autour de l’arbre, pas autour d’Eve.

John Roddam Spencer Stanhope - "Eve tempted" - vers 1877 - Manchester Art Gallery

Stanhope a peint une « Eve tempted by the serpent » très similaire à l’Eve ci-dessus et les deux oeuvres du Britannique ressemblent beaucoup au « Sündenfall »  (La chute par le péché) peint par Michel Coxcie au 16ème siècle et qui est exposé au Kunsthistorisches Museum de Vienne : Même attitude d’Eve, même arbre aux allures d’oranger.

Voici deux autres représentations classiques d’Eve et le serpent. A gauche : « Adam et Eve » peint par Raphael entre 1508 et 1511 au plafond de la Chambre de la Signature (Stanza Della Segnatura) des appartements du pape Jules II au Vatican. A droite : La même chose, peinte par Guido Reni vers 1620 et exposée au Musée des Beaux-Arts de Dijon.

Pour les 6 visuels, les scènes sont presque identiques : Une femme nue (Eve), un arbre, un serpent enroulé. L’arbre est absent de la photo de James White mais le fond vert fait illusion. Ainsi donc, notre cerveau assimile le serpent traditionnellement enroulé autour de l’Arbre de la Connaissance avec le serpent enroulé autour d’une femme nue.

C’est ainsi qu’une femme nue avec un serpent peut se passer de pomme. Même sans le fameux fruit défendu, elle se fera appeler Eve.

Pour ceux qui en veulent encore un peu plus, voici comment le sculpteur norvégien Per Ung se représente Eve. Cliquez. Vous ne serez pas surpris.

[Sources : theplace.ru pour la couverture d’Esquire, http://www.masters-of-photography.com pour la photo d’Outerbridge, soulcookie.tumblr.com pour la photo de Leibovitz, goldenagepaintings.blogspot.com pour la peinture de Stanhope, artmight.com pour la peinture de Raphaël, a4rizm.tumblr.com pour la peinture de Guido Reni (photo par Hugo Maertens)]

Quelques secondes avant l’invention de la pudeur : profitons du spectacle !

J’ai du mal à croire que ce tableau a été peint il y a 500 ans (en 1531, en l’occurence, par Hans Baldung Grien).  Trop sensuel ? Trop érotique ? Trop  impudique ?

Nous voici donc au jardin d’Eden. Le serpent a fait son oeuvre et Eve a pris une pomme mais personne n’a croqué le fruit : L’homme et la femme sont encore nus et sans honte (voir article « L’homme et sa femme étaient tous deux nus et ils n’avaient pas honte – Genèse 2:25« ).

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Le petit voile transparent sur le pubis d’Eve n’est là que pour préserver l’oeil vertueux du spectateur du XVIème siècle. Dans le jardin d’Eden, pas question de se voiler les poils pubiens.

Bientôt, Adam et Eve vont enfreindre l’ordre de Dieu et croquer le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du mal. Ils vont alors constater qu’ils sont nus, rougir de honte et se couvrir le sexe. La pudeur est née.

Question : Quel rapport entre la connaissance, le Bien et le Mal, la pudeur ? Je ne comprends pas. Est-ce que la nudité, c’est mal ? Est-ce que Adam et Eve comprennent ça en croquant la pomme ? Pourtant Dieu a voulu la nudité sans honte. C’est lui qui l’a créée. D’ailleurs, ne sera-t-il pas furibond quand il verra que ses deux créatures ont couvert leur sexe de feuilles de figuier ? Est-ce que ce que Dieu a voulu peut être mal ?

Je ne comprends pas…

La faute à Eve

Après notre petit débat sur la création d’Eve et sur le dernier verset du chapitre 2 de la Genèse, nous voici donc au fameux chapitre 3. Pour ceux qui ont oublié de quoi il s’agit, le mieux est de le lire ou, sinon, de regarder ce petit résumé extrait des « Très riches heures du duc de Berry » (un livre d’heures regorge d’images saintes puisque c’est un recueil des prières à réciter en fonction des heures de la journée ou des jours de l’année) :

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Adam et Eve chassés du Paradis (Folio 25 des Très riches heures du duc de Berry) - Frères de Limbourg - 1411-16 - Musée Condé, Chantilly - (C) RMN (Domaine de Chantilly) / René-Gabriel Ojéda

Vous avez reconnu le jardin d’Eden, séparé du reste du monde par un mur. Au centre du jardin se trouve la fontaine, la source des 4 fleuves du Paradis, et ,à côté, l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal sur lequel est entortillé le serpent (Dieu ne l’a pas encore condamé à ramper sur son ventre !).

ACTE 1 (versets 1 à 5) : Eve discute avec le serpent. Elle lui rappelle que Dieu a interdit de consommer les fruits de l’arbre de la connaissance. Le serpent la convainc d’en manger quand même.

ACTE 2 (verset 6) : Eve prend une pomme et en offre à Adam. Ils consomment le fruit interdit.

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ACTE 3 (versets 7-22) : Adam et Eve  s’aperçoivent qu’ils sont nus et, honteux, ils se couvrent le sexe (en principe avec des feuilles de figuier mais sur l’enluminure, ils se contentent de leurs mains). Dieu comprend ce qui s’est passé. Furieux, il condamne le serpent, la femme puis l’homme à différents tourments.

ACTE 4 (versets 23-24) :  Dieu chasse Adam (et Eve, donc, même si ce n’est pas précisé dans le texte) du Paradis pour qu’il n’ait plus accès à l’arbre de vie éternelle et en fait garder la porte par des chérubins.

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Ce qui rend Dieu furieux, c’est la désobéissance.

Pour lui avoir désobéi, il condamne la femme à enfanter dans la douleur et à être dominée par son mari (la domination masculine est un châtiment !). Pour avoir écouté sa femme, il condamne Adam à travailler pour vivre (le travail est également un châtiment). Enfin, Dieu condamne Adam et Eve à la mortalité.

Ainsi, sans la curiosité/désobéissance d’Eve, ces deux-là auraient été immortels. Je suppose qu’ils auraient conservé pour l’éternité l’âge qu’ils avaient quand Dieu les a créés (quel âge ont-ils d’ailleurs ?) : pas d’enfance, d’adolescence, de maturité ou de vieillesse. Pas de descendance non plus, je suppose (une descendance de bébés immortels ? Et comment faire vivre une descendance immortelle, pléthorique, dans ce petit jardin ? Non. Inimaginable). Donc, sans la pomme, je n’aurais jamais existé. Vous non plus, cher lecteur. Si nous sommes là, c’est la faute à Eve…