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La sirène exhibitionniste

Comment est-on passé de la sirène antique, femme-oiseau, à la sirène contemporaine, femme-poisson ? Les explications varient très largement. Je vais donc vous proposer un résumé bref des arguments les plus crédibles.

Les premiers Chrétiens auraient beaucoup aimé l’histoire d’Ulysse accroché au mât de son bateau pour résister aux sirènes (cf « Les sirènes et Ulysse« ). Ils l’ identifient au Christ cloué sur la croix. Résister au chant des sirènes, c’est s’opposer aux tentations du Malin. La sirène devient alors le Diable ou, plutôt, sa représentation de la Genèse : le serpent qui tente Eve avec le fruit défendu. Serpent, écaille, poisson, femme-poisson, sirène qui attire le marin vers sa perte. La boucle est bouclée. Pourquoi pas ?

Chapiteau avec sirène bifide - Chapelle Saint-Michel (9ème siècle ?) de l'église Saint-Pierre, Bessuéjouls - Source: pelerins-compostelle.net

Considérons maintenant une représentation très répandue dans l’iconographie religieuse des églises romanes : La sirène bifide. La voici, ci-dessus, accompagnée de deux centaures (ils semblent pourtant avoir des corps de lions, ce qui en ferait des sphynx !).

Notons au passage que l’Eglise a continué l’utilisation des êtres fantastiques mi-humains mi-animaux de la mythologie grecque pour souligner la bestialité de ces sous-humains (notamment leur sexualité débridée) et les associer au Mal. On trouve ainsi aux côtés de la sirène dans le bestiaire des êtres diaboliques le centaure (homme-cheval) et le satyre (homme-bouc). D’après le wiktionnaire, « bifide » vient du latin classique bĭfĭdātus et bĭfĭdus qui signifie « fendu, partagé en deux », de bis findo « fendre deux fois ».

Fendue ?

Admirez la profonde fente de la sirène de Bessuéjouls à l’emplacement de sa vulve ! La sirène bifide exprime clairement toute la bestialité de la sirène dont l’attirance ne se limite plus au chant.

Modillon de la sirène (Konsolenfigur Meerjungfrau) - Eglise Saint Valentin et Dyonisus, Kiedrich (Hesse, Allemagne) - Fin 15ème, début 16ème siècle - Photo: Andreas Praefcke - Source : Wikimedia

La sirène bifide de Kiedrich est un exemple assez rare de sirène qui ne tient pas ses deux queues dans les mains mais… deux poissons ? Pourquoi ? Je n’en suis pas sûre mais les bouches des poissons renforcent l’impression de vulve, comme dans une image porno.

Est-ce que les sirènes bifides ne sont pas d’abord des images « de cul » ? Des femmes qui tiennent leurs cuisses écartées pour montrer leur sexe ? En comparant les deux photos ci-dessous (à gauche : Sirène sur un chapiteau de l’église St-Pierre et St-Benoît de Perrecy-les-Forges, Saône-et-Loire – 9ème siècle – Photo : Jochen Jahnke – Source : Wikipedia, à droite : Sirène à la plage sur neud.org), on peut être tentée de répondre par l’affirmative.

Cette histoire de filles qui écartent leurs cuisses pour montrer leur vulve, ça doit vous rappeler quelque chose… une histoire de Sheela na Gig que j’ai écartée du revers de la main dans un article précédent (cf « L’arnaque Sheela na Gig ?« ). Et si je m’étais trompée ? Et si les Britanniques avaient exporté le concept sur le continent sous la forme de la sirène bifide ? Je n’en sais rien mais le cas de la sirène du « portail des Ecossais » m’oblige à poser cette question.

Le Schottenportal de Ratisbonne (Regensburg, Bavière) est encore de nos jours une énigme. Assemblé à la fin du 12ème siècle, ce portail fait partie de l’église dite « des Ecossais » (Schottenkirche St-Jakob) du monastère Saint-Jacques construit par des moines irlandais (en allemand, le mot Schott peut désigner aussi bien des Ecossais que des Irlandais).

Au pied du côté gauche du portail, se trouve une sirène bifide dont le ventre est caché par une tête de lion (voir détail ci-dessous d’une photo wikipedia). A côté, j’ai placé ce que certains disent être le dessin de cette sirène en partie masquée. Le croisement entre une sirène et une Sheela na Gig !

Enfin, pour terminer cet article, et compliquer encore un peu ce qui était déjà très tortueux, je vous propose de regarder 2 oeuvres d’une jeune artiste américaine, Jamie Young, dont on peut admirer le travail sur deviantart ou sur son site web (quand il sera achevé).

"Siren", a reclining contortionist figure study sculpture par Jami (dreamfloatingby) - 2011 - Source : etsy.com, boutique VolupticArt

Pourquoi avoir appelé « sirène » cette étude de jeune femme contorsionniste ? Après avoir parcouru son site, je peux dire que Jami semble apprécier la mythologie grecque et ne doit pas ignorer grand chose des sirènes ou des nymphes. Elle mène une recherche esthétique et, pour la guider au cours de son voyage, ses phares se nomment Beauté, Volupté ou Tranquillité…

"Amphitrite nymph 3" par Jami (dreamfloatingby) - 2011 - Source : dreamfloatingby.deviantart.com

Les précurseurs du cul : XVIème – Dürer

D’abord une petite définition : Par « précurseur du cul », j’entends un artiste qui a présenté le cul (d’une femme) comme personne ne l’a fait avant lui. A ce stade, je vous demande l’indulgence : je ne suis pas une historienne de l’art et je vais peut-être me tromper par ignorance (ce n’est pas une bonne excuse, je sais). Allez ! Tout cela n’est pas très grave. Je me lance.

Mon premier précurseur sera donc l’Allemand Albrecht Dürer (1471-1528) et je l’ai choisi pour ce bas-relief visible au MET :

Albrecht Dürer - "Femme nue vue de derrière" - 1509 - Metropolitan Museum of Art, New York (Cliquer la photo pour voir l'original sur le site du musée)

C’est à ma connaissance la première représentation d’une femme seule, nue, debout, de dos (j’attends avec impatience le bombardement de contre-exemples par tous ceux qui se gaussent déjà de mes lacunes). Mais, même si je me trompe, Dürer mérite sa place de précurseur. N’oublions pas qu’il a formé dans son atelier mes amis et géniaux pornographes Pencz et Beham frères !

Je remarque que le thème de la baigneuse qui montre ses fesses devait être dans l’air du temps en Allemagne à cette époque. Je vous ai déjà montré la gravure d’une « Badende » aux belles fesses exécutée par un contemporain de Dürer, Ludwig Krug, dans l’article « bain et voyeurisme« .

Ce thème va redevenir à la mode deux siècles et demi plus tard, avec l’Italien Hayez et, surtout, plusieurs peintres français.

Hayez et Baudry justifient encore leurs images de nues par l’intention de représenter la déesse Vénus. Courbet prétend encore flirter avec l’allégorie (mais qui a donné ce nom à cette toile ?). Chassériau, lui, ne s’encombre plus de prétexte.

 

Francesco Hayez (1791-1882), « Vénus aux deux colombes » ou « Portrait de la ballerine Charlotte Chabert en Vénus », 1830, Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento e Rovereto, Palazzo delle Albere, Trento (Italie)

 

Paul Baudry (1828-1886), « La toilette de Vénus », 1858, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

 

Théodore Chassériau (1819-1856), « Baigneuse », 1842, Bayerische Staatsgemäldesammlungen (Nouvelle Pinacothèque ?), Münich

courbet,source 

Gustave Courbet (1819-1877), « La source », 1862, The Metropolitan Museum of Art, New York

Certains appellent ces femmes des « Vénus callipyges » (voir article « l’exception callipyge« ) parce qu’elles ont de belles fesses. Même si cela semble vrai, étymologiquement, moi je préfère penser que l’important n’est pas que ces femmes ont de belles fesses mais c’est plutôt qu’elles les montrent.