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La vierge folle est-elle encore vierge ?

Regardez cette couronne aux pieds de la « première vierge folle » gravée par l’Alsacien Martin Schongauer (v.1430-1491). N’est-ce pas exactement la même couronne que Vénus présente au pénis de Cupidon sous le pinceau de Lorenzo Lotto (voir article précédent « Mariage bien arrosé, mariée bien fécondée« ) ?

J’ai rassemblé ci-dessous les 5 vierges folles (à gauche) et les 5 vierges sages (à droite) gravées par Schongauer et visibles dans de nombreux musées, dont l’Art Institute de Chicago qui présente les 10 gravures sur son site.

On constate que toutes les vierges sages ont du feu à la main et une couronne sur la tête alors que les vierges folles n’ont pas de feu et que leur couronne est par terre.

Qui sont ces « vierges folles » ? Ont-elles abandonné leur virginité en laissant choir leur couronne ? Est-ce là leur folie ? Franchement, de quoi parle-t-on ici ?

L’origine de toute cela est une parabole du Christ rapportée dans l’Evangile par Matthieu, chapitre 25, versets 1 à 13.

C’est l’histoire de 10 vierges qui attendent l’arrivée de l’époux. Ce dernier tarde à venir et la nuit tombe. La moitié des vierges manquent d’huile pour leurs lampes et partent en chercher. Les 5 autres, plus prévoyantes, sont là, feu en main, quand l’époux arrive. Elles entrent avec lui dans la salle du mariage. A leur retour, les 5 autres vierges resteront à la porte.

C’est une histoire de feu, pas de couronne.

Tympan du portail Gallus (Galluspforte) de la cathédrale de Bâle (Basler Münster) - 1150/70 (le plus vieil ensemble sculpté roman de Suisse) - Sur le linteau, à droite, les 5 vierges folles qui tentent de rentrer dans la salle du mariage ; A gauche, le Christ ressuscité et les 5 vierges sages - Source : Mueffi / de.wikipedia.org

Cette parabole se contente de dire qu’il faut être prêt pour le retour du Christ et le Jugement Dernier. La salle de mariage, c’est le Paradis. Le Christ dit en fait qu’il faut « garder la flamme », faire vivre ses enseignements jusqu’à son retour. Mais comme c’est une histoire de vierges et de mariage, cette parabole va donner lieu à des interprétations douteuses.

Par exemple : Si ces vierges n’ont pas prévu assez d’huile, ce n’est pas seulement qu’elles manquent de jugeotte (« folle » comme foolish, stupide) , mais aussi qu’elles se sont laissées tenter par le Diable.

Ainsi, sur le portail de la cathédrale de Strasbourg, on voit arriver le Diable-Tentateur, une pomme à la main. Une pomme ? Oui, revoici la Genèse, le Paradis perdu, le serpent et sa pomme (cf « La faute à Eve« ). La vierge folle, c’est Eve qui se laisse convaincre par le serpent. Chassée du Paradis au début, elle n’y retournera pas à la fin.

Le Tentateur et les vierges folles - Côté gauche de la porte sud du portail occidental, cathédrale Notre-Dame de Strasbourg - Copies de statues originales du 14ème siècle ? - Source : Finster Dernart / Wikipedia

A droite du portail sud, Jésus, le vrai époux, avec les vierges sages. A gauche du portail sud, Satan avec les vierges folles. Que font-elles donc, ces vierges folles, avec leur époux satanique ?

On imagine des scènes de sorcières et de Sabbat, des accouplements diaboliques à l’occasion de messes noires, des vierges dépucelées par le Diable lui-même ou des anges déchus. Rappelez-vous les vers d’Arthur Rimbaud :   « Je suis esclave de l’Époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles » (Délires I – Vierge folle in « Une saison en enfer », 1873).

Ainsi s’établit un parallèle malsain entre jeune fille dépucelée et sorcière. A la vraie vierge (sage), s’oppose la vierge folle, dépucelée, satanique. Le blanc de la virginité contre le noir de l’Enfer.

Certains diront qu’une vierge dépucelée, cela ne veut pas dire grand chose (c’est en fait un oxymore). Rappelons cependant qu’en allemand, on utilise le mot « Jungfrau » qui désigne aussi bien la jeune fille que la vierge (die « törichte Jungfrauen » vs die « kluge Jungfrauen »). Est-ce à dire que les jeunes filles intelligentes restent vierges ?

La madonne couronnée de Jan van Eyck

Comme on l’a dit dans l’article précédent, les hommes à genoux devant une vierge à l’enfant sont généralement à genoux devant l’enfant plus que devant la madonne (la « vierge à l’enfant » forme un ensemble dont la première sert souvent de faire-valoir au second).

Les magnifiques peintures de Jan van Eyck (1390/5-1445) n’y font pas exception (Jésus et le chanoine Joris van der Paele qui s’observent dans la Vierge à l’enfant du Groeningemuseum à Bruges, Jésus qui bénit le prieur Jan Vos dans celle de la collection Frick à New York), sauf dans ce cas :

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Jan van Eyck - "La vierge du chancelier Rolin" - vers 1435 - Musée du Louvre - Source : Wikipedia

Oui, regardez-bien ! Certes Jésus fixe le chancelier Rolin et, l’index et le majeur relevés, il est en train de le bénir. Mais que fait le sieur Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, trois fois marié, père de sept enfants légitimes et au moins deux illégitimes ? Il s’intéresse surtout à la mère qui semble essayer d’éviter son regard. Voici ce que ça donne quand on rapproche l’homme et la femme :  van eyck,rolin,détail

Autre événement rapporté par van Eyck, à part la bénédiction de Rolin qui n’a pas l’air d’y accorder beaucoup d’importance : Le couronnement de la Vierge. En effet, dans le coin, en haut et à droite, un ange apporte une énorme couronne qu’il s’apprête à poser sur la tête de Marie.van eyck, couronnement de la vierge, rolin Et, soudain, l’échelle de valeurs s’est transformée. La Vierge n’est plus le faire-valoir de son fils qui bénit celui qui a payé pour se faire peindre avec lui. Non. La scène de bénédiction passe au second plan et le second plan devient plus intéressant, à savoir l’attirance (l’amour ? le désir ? la dévotion ?) du donateur pour Marie (la peinture ne s’appelle-t-elle pas « La Vierge du chancelier Rolin » ?) qui est par ailleurs en train de se faire couronner reine.

Marie… reine ? Oui c’est compliqué et, plutôt que de répéter bêtement, je vous invite à découvrir vous-mêmes, en commençant peut-être avec cet article qui m’a paru mieux informé que d’autres.

Pour terminer, je me contenterai de vous rappeler cette autre vierge couronnée réalisée par le même van Eyck dix ans plus tôt, vers 1425 : Une peinture qui est presque une miniature (elle mesure aux alentours de 30 cm de haut), d’une vierge géante dans la nef d’une église. J’aimais beaucoup l’énorme Vierge de Konrad Witz… mais celle-ci est carrément géante !madonna in the church, van eyck, detail

La « Madonne dans l’église » est visible à la Gemäldegalerie de Berlin ou, pour les plus pressés, sur Google Art Project.