Archives de Tag: cheveux

Que pas un poil ne sorte !

Les femmes du 15ème siècle portent souvent un voile qui entoure complètement leur visage. Leurs portraits, peints par Campin, van der Weyden, Beham ou Holbein, ont été présentés dans des articles précédents. Ce qui m’intéresse maintenant, c’est l’autre coiffe qui a concurrencé le voile depuis son apparition en France vers 1420 jusqu’à sa disparition progressive cinquante ans plus tard : le hennin.

1. VOILE SUR CORNES (Porté par Giovanna Cenami, femme de Giovanni Arnolfini, Bruges, 1434)

Dans l’article précédent, j’ai appelé « cornette » le voile porté par une Bruxelloise du 15ème siècle parce que les côtés remontaient comme des cornes. Voici l’explication sur un voile plus « léger » porté à la même époque par les Brugeoises :

Les époux Arnolfini (détail) - Jan van Eyck - 1434 - National Gallery, Londres - image Wikipedia

La femme porte effectivement des cornes sur lesquelles on pose le voile. Cette coiffe immortalisée par van Eyck sur la tête de la femme du riche marchand italien Arnolfini installé à Bruges semblait populaire dans la ville flamande puisqu’on trouve exactement le même équipement posé sur la tête de la femme de Jan van Eyck (Portrait de Margaretha van Eyck, 1439, musée Groeninge à Bruges).

Les cornes permettent de dégager le visage mais remarquez bien qu’aucun cheveu n’est pourtant visible.

2. DOUBLE HENNIN (Porté par Isabelle du Portugal, femme du duc de Bourgogne Philippe le Bon, Bruxelles, 1450)

Il me semble que le double hennin est le résultat d’une hypertrophie des cornes dont on vient juste de parler.

Isabelle du Portugal - Atelier de Rogier van der Weyden - vers 1450 - The J. Paul Getty Museum, Los Angeles - Image sur le site du musée

Le voile est toujours là, posé sur ces énormes « cornes », mais il est devenu transparent. Ce n’est plus le voile qui couvre la tête mais cette structure en forme de cornes, le « chapeau », le double hennin.

On remarquera que ce chapeau fait le même office que le voile : il couvre parfaitement les cheveux.

A ce sujet, résumons ce qu’a dit Paul de Tarse (voir « Pourquoi le voile ? Parce que Paul l’a voulu« ) dans sa lettre aux chrétiens de Corinthe : Les cheveux (longs) sont le voile naturel de la femme mais, pour la prière, elle se couvre d’un voile. On peut comprendre qu’un voile « artificiel » doit renforcer le voile « naturel », qu’il doit recouvrir celui-ci. En conséquence, le voile doit recouvrir parfaitement les cheveux. Aucun poil ne doit sortir !

3. HENNIN TRONQUE (Bruxelles, 1460)

Comme on peut le voir sur ce portrait de femme peint à Bruxelles par Rogier van der Weyden, ce n’est pas facile de recouvrir complétement les cheveux avec le hennin. Les femmes du 15ème siècle vont donc faire glisser une partie du voile sur leur front et recourir à l’épilation du front et de l’avant de l’oreille. En diminuant la surface couverte de cheveux, on diminue la zone à recouvrir !

Portrait de femme - Rogier van der Weyden - vers 1460 - National Gallery of Art, Washington - Source : qobuz.com

Cette façon de faire porte ses propres contradictions : En voulant respecter l’injonction de recouvrir leurs cheveux, les femmes en arrivent à se raser alors que Paul considérait le crâne rasé comme une abomination (On ne sait d’ailleurs pas pourquoi).

4. HENNIN (Porté par Maria-Maddalena Bandini-Baroncelli, femme de Tommaso di Folco Portinari, Bruges, 1472)

Sur les portraits, les femmes ont généralement les mains jointes. On peut supposer qu’elles prient, d’où la « nécessité » (si on écoute Paul de Tarse !) de se voiler. Saint-Jean Chrysostome puis Saint-Augustin vont cependant imposer que le voile se porte en permanence (Ca non plus, on ne sait pas pourquoi).

Portrait de Maria Portinari - Hans Memling - 1472 - Metropolitan Museum of Art, New York - Source : MET

La femme du banquier italien Portinari, manager de la succursale brugeoise des Médicis, porte la forme la plus connue du hennin : un long cône recouvert d’un voile transparent, accompagné d’un voile noir qui couvre la racine des cheveux. C’est une illustration de la beauté féminine telle qu’elle est vue à l’époque médiévale : un visage fin et blanc parfaitement dégagé, un front haut dépourvu de pilosité.

Paul, le pouvoir et le poil

Que dire des versets 3 à 15 du chapitre 11 dela première épître de Saint-Paul aux Corinthiens (voir article précédent) ?

1) Paul pense que l’homme est supérieur à la femme. Rien de neuf sous le soleil : Il justifie ça par l’histoire de la création de la femme à partir de l’homme. Je ne reviendrai pas la dessus, vu qu’on a déjà traité le sujet (« Eve inférieure ou égale à Adam ? C’est au choix.« )

2) Paul a un problème de poils. Il considère la tête rasée comme une abomination. Pour la femme, les cheveux longs c’est très bien, recouverts d’un voile quand elle prie c’est encore mieux. Pour l’homme, les cheveux courts, c’est parfait, et il ne faut surtout rien mettre dessus pour prier.

C’est quoi  cette histoire de cheveux ? Paul ne justifie rien. Il dit juste qu’il faut faire ceci, ne pas faire cela… mais pourquoi ? Pourquoi les cheveux longs pour les femmes et les cheveux courts pour les hommes ? Pourquoi cette haine du crâne rasé ? Comment expliquer le succès de ces exigences incompréhensibles (2000 ans plus tard, les religieuses se voilent encore) si ce n’est parce qu’il s’agissait d’une tradition déjà fermement établie que Paul s’est contenté de légitimer.

Enfin, si l’homme ne doit pas se couvrir la tête pour prier et si le rasage est une horreur, pourquoi les mitres des évêques ou la tonsure des moines ?

Ci-dessus : L’épisode du Nouveau testament (Évangile selon Jean, chapitre 12, versets 1 à 8) où Marie de Béthanie frotte les pieds du Christ avec ses longs cheveux, gravé par Alexandre Bida (1813-1895, image Wikipedia).

A la vue de cette femme littéralement aux pieds des hommes, on peut réfléchir au sens de la soumission et au bon usage des cheveux longs.

Portrait d’une Egyptienne se préparant pour le bain, par Henri-Guillaume Schlesinger

Schlesinger_Henri_GuillaumeCette « Egyptienne se préparant pour le bain » a été peinte en 1869 par l’Autrichien né à Francfort et naturalisé Français Henri-Guillaume Schlesinger(1814-1893). Pour moi, ce portrait est l’exemple même de l’érotisme et de l’exotisme.

Erotisme par le retrait du voile et la transparence de la robe de cette jeune fille qui se déshabille. Erotisme par le regard de la fille qui n’est ni timide, ni pudique mais, au contraire, assuré et provocateur.

Exotisme par les vêtements orientaux et la citoyenneté « égyptienne » de la fille. Exotisme par les longs cheveux bruns, fantasme de la « belle (et dangereuse) inconnue brune » qui remplace l’autre fantasme : Celui de la Vénus antique ou de la prostituée blonde.

On remarque au passage que cette brune n’a pas l’air très égyptien. On voit ici l’Orient à travers les yeux d’un peintre orientaliste du 19ème siècle : Un Orient de harems et de hammams, de nababs basanés et de beautés blanches… Un Orient de cinéma. D’ailleurs, l’Egyptienne ressemble beaucoup à Jane Russell, fameuse actrice hollywoodienne des années 50, morte il y a quelques jours en Californie.

[Photo HD sur artrenewal.org – Cliquer sur l’image]

La toilette ou l’art de se coiffer

Voici encore 3 toiles très intéressantes sur le thème de la toilette. Dans les 3 cas, il n’y a ni eau, ni savon : ce ne sont pas des femmes en train de se laver. Elles ne sont pas non plus assises à leur cabinet de toilette comme pour les 3 portraits de l’Ecole de Fontainebleau. Les 3 femmes que j’ai sélectionnées lèvent un ou deux bras pour bricoler avec leurs cheveux. Ca vous rappelle quelque chose ? Oui, forcément, parce qu’on en a déjà beaucoup parlé : Ca rappelle les Vénus Anadyomène et ça rappelle les Vénus de l’Esquilin. Ici, cependant, les positions sont différentes. C’est ça qui m’a amusée.

Première femme : Esther peinte par Théodore Chassériau (1819-1856). Elle pourrait être une Vénus Esquiline si elle n’était pas assise. Remarquez au passage la mise en valeur de cette Esther blanche, blonde et dorée entre l’Arabe et la Noire (ce qui donne par ailleurs un petit côté « rois mages » à l’oeuvre).

Théodore Chassériau, "La toilette d'Esther" ou "Esther se parant pour être présentée au roi Assuérus", 1841, Musée du Louvre, photo sur Wikimedia Commons

Deuxième femme : Florentine (c’est le nom du modèle) peinte par le Danois CW Eckersberg (1783-1853). Quelle magnifique chute de reins ! Quel dos ! Quelles épaules ! Ce type de pose est très rare et, pourtant, quelle beauté ! Le fait que les fesses de Florentine soient couvertes mais qu’on devine la naissance de la raie des fesses renforce l’érotisme de la situation. Le vêtement (ou le drap de bain) sur les jambes renvoie également au portrait d’Esther, peint la même année. On n’a pas de doute que c’est une scène de « toilette », même si le titre de la toile ne le précise pas.

C_W_Eckersberg

Cristoffer Wilhem Eckersberg, "Femme devant un miroir", 1841, Hirschsprungske Samling, Copenhague, photo Wikimedia Commons

Troisième femme : Une inconnue peinte par Theo Molkenboer (1871-1920). De Chassériau/Eckersberg à Molkenboer, on saute 1/2 siècle et on se retrouve au début du vingtième siècle, en pleine période Art Nouveau. Cette scène a un très fort contenu érotique : une jeune femme très jeune, longue, mince, pas entièrement nue (elle porte des ballerines et un collier), le pubis parfaitement rasé (alors qu’elle a des poils sous les bras) qui vérifie son chignon dans un miroir. De prime abord, on pourrait penser qu’elle se tient devant la cheminée du salon, ce qui rajouterait à l’érotisme de la scène, mais non : remarquez  la présence du tub en bas à gauche. On est dans la chambre de la jeune fille, au moment du bain.

Theo Molkenboer, "La Toilette", 1903, Stedelijk Museum Amsterdam, Photo Wikimedia Commons