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La madonne couronnée de Jan van Eyck

Comme on l’a dit dans l’article précédent, les hommes à genoux devant une vierge à l’enfant sont généralement à genoux devant l’enfant plus que devant la madonne (la « vierge à l’enfant » forme un ensemble dont la première sert souvent de faire-valoir au second).

Les magnifiques peintures de Jan van Eyck (1390/5-1445) n’y font pas exception (Jésus et le chanoine Joris van der Paele qui s’observent dans la Vierge à l’enfant du Groeningemuseum à Bruges, Jésus qui bénit le prieur Jan Vos dans celle de la collection Frick à New York), sauf dans ce cas :

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Jan van Eyck - "La vierge du chancelier Rolin" - vers 1435 - Musée du Louvre - Source : Wikipedia

Oui, regardez-bien ! Certes Jésus fixe le chancelier Rolin et, l’index et le majeur relevés, il est en train de le bénir. Mais que fait le sieur Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, trois fois marié, père de sept enfants légitimes et au moins deux illégitimes ? Il s’intéresse surtout à la mère qui semble essayer d’éviter son regard. Voici ce que ça donne quand on rapproche l’homme et la femme :  van eyck,rolin,détail

Autre événement rapporté par van Eyck, à part la bénédiction de Rolin qui n’a pas l’air d’y accorder beaucoup d’importance : Le couronnement de la Vierge. En effet, dans le coin, en haut et à droite, un ange apporte une énorme couronne qu’il s’apprête à poser sur la tête de Marie.van eyck, couronnement de la vierge, rolin Et, soudain, l’échelle de valeurs s’est transformée. La Vierge n’est plus le faire-valoir de son fils qui bénit celui qui a payé pour se faire peindre avec lui. Non. La scène de bénédiction passe au second plan et le second plan devient plus intéressant, à savoir l’attirance (l’amour ? le désir ? la dévotion ?) du donateur pour Marie (la peinture ne s’appelle-t-elle pas « La Vierge du chancelier Rolin » ?) qui est par ailleurs en train de se faire couronner reine.

Marie… reine ? Oui c’est compliqué et, plutôt que de répéter bêtement, je vous invite à découvrir vous-mêmes, en commençant peut-être avec cet article qui m’a paru mieux informé que d’autres.

Pour terminer, je me contenterai de vous rappeler cette autre vierge couronnée réalisée par le même van Eyck dix ans plus tôt, vers 1425 : Une peinture qui est presque une miniature (elle mesure aux alentours de 30 cm de haut), d’une vierge géante dans la nef d’une église. J’aimais beaucoup l’énorme Vierge de Konrad Witz… mais celle-ci est carrément géante !madonna in the church, van eyck, detail

La « Madonne dans l’église » est visible à la Gemäldegalerie de Berlin ou, pour les plus pressés, sur Google Art Project.

Aux pieds de la Madonne : Ce n’est pas si fréquent

Allez donc à Genève pour admirer une toile du Suisse Konrad Witz (v.1400-v.1445) ! Vous y verrez un homme aux pieds d’une femme. C’est toujours un bon moment.

Aux esprits grincheux qui vont dire que le cardinal de Metz (1) est aux pieds de Jésus, je rappelerai le titre du tableau : « Présentation du cardinal de Metz à la Vierge« . Pas au Christ. Cliquez l’image et regardez St-Pierre (le type avec ses clés) : C’est bien Marie qu’il observe, pas Jésus (dans le cas du cardinal, c’est difficile de savoir). Et puis, que dire de la taille de Marie ? Beaucoup plus grande que celle des deux hommes : C’est bien elle qui domine cette scène et vers laquelle les regards convergent.

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Konrad Witz - "Présentation du cardinal de Metz (ou de Meez) à la Vierge" - Vers 1443-44 - Musée d'Art et d'Histoire, Genève - Source : kws-rw.de

Ce tableau de Konrad Witz représente donc le monde comme on l’aime : peuplé de femmes géantes devant lesquelles les hommes sont à genoux. Cependant, pour satisfaire les esprits grincheux, j’ajouterai que c’est exceptionnel.

Et oui, les grincheux (et surtout les grincheuses) ont malheureusement raison : Beaucoup de peintres ont représenté la Vierge « en majesté » (assise sur un trône avec Jésus sur ses genoux), entourée de saints, d’anges ou des commanditaires de l’oeuvre. Mais bien souvent, c’est devant le Christ qu’on s’agenouille, pas devant Marie. Voici quelques exemples :

– Commençons par la magnifique « remise des clés (du Paradis à St-Pierre) », peinte vers 1488 par le génial et trop méconnu Carlo Crivelli et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin, que vous pouvez voir en gros plan sur Wikipedia mais, surtout, dans tout l’éclat de ses verts et de ses ors, sur le blog d’une amatrice éclairée. Suivez les yeux de St-Pierre : C’est le Christ qu’il regarde et qui est au centre de la scène.

– Dans le retable de Monforte (Hugo van der Goes, vers 1470) qui est également conservé à la Gemäldegalerie et qui représente également une Vierge en majesté, c’est  le Christ qui est adoré puisqu’il s’agit d’une mise en scène des rois mages, accourus à Bethlehem à la naissance de Jésus.

(1) Pour la petite histoire, cette toile exposée à Genève raconte une anecdote très locale, le moment de gloire d’un type du coin, François de Metz (« Metz » comme Metz-Tessy, commune proche d’Annecy, qu’on appelait en vieux français « Meez »), qui s’est élevé dans la hiérarchie catholique d’abbé à évêque de Genève avant de participer en 1440 à l’élection (avec les autres prélats schismatiques du Concile de Bâle) du pape Félix V et d’être nommé cardinal par ce dernier. Félix était en fait le comte de Savoie Amédée VIII et, comme son élection n’a jamais été reconnue par le Vatican, on l’appelle un « antipape ». Par ricochet, De Metz est considéré comme un « anti-cardinal ». Konrad Witz a donc peint « L’anti-cardinal François de Metz présenté à Marie (et Jésus par la même occasion) par St-Pierre ».