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Femmes de Tournai, par Robert Campin

Robert Campin est un géant de la peinture flamande. Né à Valenciennes vers 1378, il a exercé son talent à Tournai, la grande ville de la Flandre francophone, un siècle avant van Cleve à Anvers, van Orley à Bruxelles ou van Heemskerck à Haarlem.

Voici les portraits d’un homme et de sa femme, réalisés vers 1435 par Campin et exposés à la National Gallery de Londres. Cette fois, pas moyen de confondre le voile de la Tournaisienne avec une simple petite « coiffe ». Si elle n’était pas représentée avec son mari, on pourrait la prendre pour une nonne. Certains se diront peut-être qu’au vu de l’extravagant turban du mari, on a peut-être affaire à un couple d’excentriques. Que nenni !

Vous souvenez vous du magnifique « retable de Mérode », le triptyque de l’Annonciation de Campin exposé au MET de New York, dont on a longuement parlé dans un article précédent (voir « Le jour où Marie a été fécondée« ) ? Vous souvenez-vous du couple de donateurs, sur le panneau de gauche ? Non ? Ah, quel dommage ! Voici un gros-plan pour vous rafraîchir la mémoire :

Ainsi donc, les Tournaisiennes du 15ème siècle se voilaient la tête encore plus que les Anversoises ne le feront 100 ans plus tard.

Comme dans le cas de von Cleve, la représentation de ces femmes lourdement vêtues n’empêche aucunement Campin de peindre la Vierge Marie les seins (ou plutôt le sein) à l’air.

La Vierge à l’enfant du Städel de Francfort est particulièrement remarquable par le modelé donné au sein, le réalisme des mains et le volume du voile… Un voile simplement posé sur la tête comme celui des madonnes de von Cleve.

[Toutes photos sur Wikimedia]

Le jour où Marie a été fécondée

Après deux articles sur Sainte-Anne et sur la vierge Marie, avec son double statut de « Vierge » et d’ « Immaculée Conception », j’ai envie d’écrire un article qui adresse clairement le problème : Puisque Marie n’a pas été ensemencée par Joseph (tout comme sa mère Anne n’aurait pas été ensemencée par son mari Joachim, c’est ce que dit le dogme catholique actuel), alors comment a-t-elle été fécondée ? Pour tenter de trouver une explication, je vais m’aider d’une des oeuvres les plus célèbres d’un des plus grands peintres flamands : le triptyque de l’Annonciation peint à Tournai aux alentours de 1430 par Robert Campin, alias « le Maître de Flémalle », et maintenant exposé aux Cloisters, l’annexe médiévale du Metropolitan  Museum of Art à New York.

Résumons les faits (les dates sont données suivant le calendrier grégorien pour simplifier les choses…) : Le 25 mars, Marie reçoit la visite de Gabriel. Neuf mois plus tard, jour pour jour, elle accouche de Jésus. Y a-t-il là un indice ?

Maintenant, regardons le triptyque (toutes photos par Ad Meskens, Wikimedia Commons) : Robert,Campin,Flémalle,MET,annonciation,triptyque,gabriel,marie,joseph,fécondationSur le volet gauche, Campin a peint les commanditaires de l’oeuvre qui semblent épier la scène qui se déroule sous leurs yeux (sans intérêt pour nous). Sur le volet droit, Joseph (particulièrement vieux et laid !) vaque à ses occupations de menuisier-charpentier. Au centre… vous allez dire que je psychote mais… Gabriel ressemble à un amant aux pieds de sa belle qui le snobe. campin,gabriel,marie,josephRegardons les visages en gros plan. Gabriel et Marie se ressemblent étrangement : même visage, mêmes cheveux blonds bouclés. Que vient faire là ce Joseph qui pourrait être leur père ? D’accord, je psychote. Gabriel n’est qu’un messager. C’est Dieu lui-même qui va féconder Marie ce jour-là.

Avant de passer aux choses sérieuses, remarquez que toute la scène respire le sexe (à mon humble avis). campin,gabriel,marie,annonciation,symboles,fécondation,vagin,vulvePourquoi Marie est-elle si lascive ? Elle est allongée devant le banc, comme si elle lisait sur son lit. Remarquez les fenêtres aux volets ouverts, le très large trou de la cheminée, le chaudron dans une fente verticale du mur au fond de la pièce ! Tous les historiens de l’art commentent les lys blancs ou les bougies éteintes. Moi, je ne vois que ces symboles vaginaux béants.  Et que dire de cette table au centre de la scène ! Un large ovale entre Gabriel et Marie comme une vulve entre les cuisses d’une fille.

Passons maintenant aux choses sérieuses : la semence divine. Elle pénètre la pièce par la gauche, à travers une fenêtre ronde. campin,vagin,semence,divine,fécondation,symboles,annonciationJe ne sais pas si les fenêtres rondes étaient fréquentes à Tournai au XVème siècle mais le rond, le cercle, la couronne, l’anneau sont des représentations usuelles de l’ouverture du vagin.

Pour Campin, la Vierge aurait donc été fécondée par le vagin (mais pouvait-il en être autrement ?), comme toutes les femmes. Le mode de transport de la semence divine, depuis le « ciel » jusqu’au ventre de Marie, reste assez flou. Quant à la transformation de cette semence en bébé qui babille, elle prendra neuf mois, comme pour tout le monde !

Une revanche (modeste) des femmes : « La mère, la fille et le petit-fils » ou « le père, le fils et le saint-esprit » ?

La Sainte Trinité est un dogme assez surprenant du christianisme qui dit que Dieu est en fait trois entités (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) qui n’en forment qu’une. Ce dogme a fait l’objet de nombreux débats et conflits ouverts… mais ce n’est pas l’objet de l’article. Voici une illustration typique de la Sainte Trinité :

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Robert Campin - Sainte Trinité - vers 1430 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Cliquer sur l'image pour voir l'original sur le site du musée

Le fils est représenté mort dans les bras de son père avec le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe.

Pendant une longue période, cette trinité masculine a subi la concurrence d’une autre trinité, aujourd’hui quasiment oubliée, la « Sainte Anne trinitaire ». Celle-ci se compose de Sainte-Anne, de Sainte-Marie et de Jésus; La mère, la fille et le petit-fils.

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Sainte Anne de Strzegom - Auteur inconnu - vers 1400 - Muzeum Narodowe we Wrocławiu (Pologne) - Image publiée sur Wikimedia Commons

La différence n’est-elle pas édifiante ? Quand la trinité traditionnelle tourne autour du thème de la mort (et donc de la résurrection ultérieure, il est vrai), la trinité féminine est, elle, une ode joyeuse à la vie et à la procréation.

Il existe de nombreuses représentations de Sainte-Anne trinitaire. En voici une deuxième (pour le plaisir) pour finir l’article : une fresque de la deuxième moitié du XIVème siècle qui se trouve dans la petite église Sainte-Marie du tilleul, à Gravedona près de Côme (image Wikimedia Commons).

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