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Tête voilée, sein nu – La madonne par Van Cleve

Voici enfin des madonnes de Joos van Cleve. Il en a peint tellement !

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant - 1528 - Fitzwilliam museum (Cliquer l'image pour voir l'original sur le site du musée ainsi qu'un descriptif très intéressant)

Comment ne pas commencer avec cette vierge rigolarde du musée Fitzwilliam à Cambridge ? Une « Maria lactans », une Marie qui sort son sein pour allaiter, n’a rien d’extraordinaire (rappelez vous les « Virgenes de la leche » de Pablo Berruguete). Il s’agit là de la figure habituelle du dévouement de la mère pour son enfant, la « Caritas » si chère au catholicisme. Le sourire de la madonne est plus inhabituel, de même que le bébé tranquillement endormi sur le téton.

Au-delà des vierges à l’enfant, Joos van Cleve et son atelier sont également à l’origine d’une production quasi industrielle de toiles de Marie allaitant Jésus à côté de Joseph. Ces représentations de la « Sainte Famille » sont peu fréquentes en dehors de la production de Van Cleve. Voici un montage des oeuvres les plus connues :

En haut à gauche : Musée de l’Ermitage, St Petersbourg – En haut à droite : Metropolitan museum of art, New York (MET, 1512-13) – Au milieu à gauche : Akademie der bildenden Kunste, Vienne (1515) – Au milieu à droite : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve, 1515) – En bas à gauche : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve) – En bas à droite : National Gallery, Londres (1515-20).

Toutes ces peintures se ressemblent beaucoup : Joseph qui lit à gauche, souvent couvert d’un chapeau de paille, Jésus qui caresse le sein ou qui le tète, le citron et le couteau (pour lesquels je n’ai pas encore trouvé d’explication convaincante).

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le voile porté par Marie. Il ne s’agit pas d’une coiffe posée avec soin, comme sur le portrait de Margaretha Boghe (article précédent), mais d’un morceau de tissu qui semble jeté négligemment sur la tête.

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant (détail) - vers 1530 - Das Weserrenaissance Museum (Château Brake à Lemgo) - Image de la Bildarchiv Foto Marburg (Cliquer l'image puis fouiller pour retrouver la toile entière)

Voici, ci-dessus, un gros-plan sur la Maria Lactans du Schloss Brake, en Rhénanie du Nord-Westphalie. L’attitude de la vierge y est presque identique à celle qu’elle adopte dans la « Sainte Famille » de l’Art Institute of Chicago. Exceptionnellement, la tête du Christ est ceinte d’une auréole mais regardez bien la tête de Marie !

Elle porte en fait deux voiles : Un premier voile, transparent, en dessous et un épais voile de tissu blanc au dessus. En observant avec attention, on retrouve ce double voile dans la plupart des représentations de Marie (les « Sainte Famille » du MET, de l’AIC, de l’Ermitage…).

Signalons enfin que la représentation de la vierge au sein nu, si fréquente à la Renaissance, vit pourtant là ses derniers années puisque le concile de Trente, en 1563, en prohibera l’usage. De l’excès à l’interdit, il n’y a parfois qu’un pas.

Le voile anversois au début du 16ème siècle

Van Cleve a peint beaucoup de « madonnes » (avant que son nom ne soit identifié au 19ème siècle, ses oeuvres étaient attribuées au « peintre de la mort de Marie », du nom d’une toile fameuse exposée au musée Wallraf-Richartz de Cologne). Il a aussi peint beaucoup de couples de riches bourgeois de la ville d’Anvers, la ville où il s’est installé comme peintre.

On ignore l’identité du premier couple, peint vers 1520 et maintenant exposé à la galerie des Offices à Florence. Le couple du milieu est composé de Joris Vezeleer, un riche orfèvre et marchand d’art anversois, et de Margaretha Boghe. Cette toile, peinte à la même époque que la précédente, se trouve à la National Gallery of Art à Washington. En bas, voici Joos van Cleve lui-même vers 1530-35 avec sa seconde femme, Katlijne van Mispelteeren (Collection de  la reine d’Angleterre).

Les deux premières femmes portent exactement le même foulard blanc. Van Mispelteeren a adopté une coiffe un peu plus longue. Peut-être la mode a-t-elle changé (au moins 10 ans séparent les deux types de foulard) ou peut-être n’avaient-elles pas les mêmes goûts. Obligation religieuse, tradition vestimentaire ou mode de l’époque à Anvers ? Difficile à dire. Il va falloir  parcourir plus d’images et de textes pour commencer à se faire une idée plus précise sur ce voile si populaire. Notons que les hommes aussi se couvrent la tête et que leurs couvre-chefs sont très similaires.

Tout comme pour le portrait de Kassel (article précédent), on remarque l’attitude pieuse des femmes (elles égrènent toutes un chapelet entre leurs doigts alors que les hommes ne tiennent pas de bible ou d’autres objets religieux) ainsi que le luxe de leurs vêtements et de leurs bijoux (bagues en or pour toutes).

Pour complexifier un peu les choses, voici l’énigmatique couple formé par Anthonis van Hilten et Agniete van den Rijne, daté de 1515, attribué à van Cleve et exposé au Rijksmuseum Twenthe à Enschede (Je ne sais pas qui a attribué un nom au couple mais le site du musée préfère parler d’homme et femme inconnus).

Pas de voile blanc pour Agniete (mais un voile noir) et pas de chapelet non plus ! Elle préfère égrener une grappe de raisins alors qu’Anthonis compte ses pièces… Et que penser de l’étrange devise gravée en français sur le bas du cadre (« AU FORT ?N?FORCE DEPUIS QUE AINSI EST ») ?

Portrait de femme par Joos van Cleve

Dans la galerie de peintures des vieux maîtres du château de Wilhemshöhe (Staatliche Museen, Kassel), il y a un portrait d’homme par Joos van Cleve et il y a aussi le portrait de sa femme, que voici.

Joos van Cleve ou Joos van der Beke (né avant 1485-mort vers 1540) a été un membre important de la corporation des peintres d’Anvers. Il a très souvent peint la vierge Marie et il a aussi exécuté de nombreux portraits. Au total, il a représenté un bon paquet de femmes voilées dont l’inconnue ci-dessus maintenant exposée à Kassel et datée de 1525.

De cette femme au foulard, on remarquera que la mine sévère et l’attitude pieuse (chapelet dans les mains) n’empêchent pas le décolleté généreux, les vêtements opulents et les nombreux bijoux. Intéressant aussi cette façon de maintenir les colliers à l’intérieur de la robe.