Archives de Catégorie: Domenico (Robusti) Tintoretto

Prostituées du Prado

Le Vénitien Domenico Robusti, appelé Domenico Tintoretto (1560-1635), fils de Jacopo Robusti / Tintoretto (Le Tintoret), a peint de nombreux portraits de jeunes femmes. Dans la Venise de la Renaissance, il y a peu de doute que la plupart de ces jeunes femmes sont, en fait, des prostituées. Au delà de leur blondeur (très « cliché » pour une courtisane de Venise), de leurs colliers de perles et de leurs tétons souvent découverts, une chose peut paraître étonnante : l’évidente jeunesse de ces filles qui ressemblent à des ados. Cette galerie de portraits de Vénitiennes ne se trouve pas à Venise. Ce serait trop simple. Elle vous attend au musée du Prado à Madrid.domenico tintoretto jeune fille vénitienne

Pour être complet, il faudrait ajouter un quatrième portrait peint par Domenico Tintoretto : Celui de la courtisane la plus connue de Venise, Veronica Franco, également exposé au Prado. Vous le retrouverez dans un article précédent.

[Toutes les photos proviennent du site du musée du Prado. Cliquer dessus pour voir la HD sur le site du musée.]

Pourquoi la prostituée est blonde

On l’a vu dans les articles sur Marie-Madeleine : les blondes ont mauvais genre. Considérée comme une tapineuse repentie (à tord, cf l’article « Marie, la prostituée imaginée »), Marie-Madeleine est toujours représentée avec de très longs cheveux blonds (et comparez la « Marie-Madeleine repentante » nue du Titien conservée à Florence avec la version habillée exposée à Saint-Petersbourg, ci-dessous).

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Le Titien - Marie-Madeleine repentante - 1560-70 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Image sur Wikimedia Commons

On en a déjà parlé mais la question qu’on n’a pas encore abordée, c’est : Pourquoi la putain a-t-elle des cheveux blonds ?

Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser à la prostitution chez les Romains où les bordels ont longtemps été l’affaire des esclaves et des étrangères avant que, progressivement, la prostitution ne s’étende, se complexifie, voire même se généralise. Maggie McNeill, call-girl à la retraite, m’a aidé à explorer ce territoire inconnu (par blog interposé).

Pour résumer, on peut dire qu’à Rome, sous l’Empire, la prostitution ne se limite plus aux lupanars des quartiers mal famés de Subure et de Vélabre. On se prostitue partout. N’importe quelle femme peut être amenée à vendre sa « vertu » à certains moments de sa vie. Les raisons pour tapiner sont diverses, tout comme les façons de le faire, d’où l’incroyable variété du vocabulaire qui désigne les filles de joie.

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Fresque de la Casa del re di Prussia à Pompéi, conservée au Musée Archéologique National de Naples, réalisée avant l'an 79 (date de la destruction de la ville par l'éruption du Vésuve) - Notez l'inscription LE(NT)EIMPELLE ("Lente impelle" ou "Pénétrez lentement") au-dessus de ce qui est peut-être une scène de sodomie - On a trouvé ce type de fresques dans les lieux de prostitution (une trentaine à Pompéi, ville à la population estimée entre 8 et 12.000 habitants).

Il y a les prostituées qui sont enregistrées (meretrices) et celles qui ne le sont pas (prostibulae), les lupae qui hurlent comme des louves pour attirer le client (la louve qui a nourri Romulus et Remus est souvent assimilée à Acca Larentia, une femme publique qui tapinait dans les bois), les filles pas chères des auberges (blitidae), les chanteuses, musiciennes et danseuses qui font toutes des extras,  les pleureuses professionnelles entre deux enterrements, les servantes entre deux services, les bourgeoises de la haute société qui se dévergondent occasionnellement (famosae), les fellatrices spécialisées dans les pipes, celles qui bossent le soir, celles qui bossent la nuit, les filles des rues qui font le trottoir pour pas cher, celles qui exercent dans les thermes, celles qui pratiquent dans les temples, les femmes publiques qui font ça à la maison, les amicae lesbiennes, les filles à soldats, les putains de la campagne qu’on trouve le long des routes, les vendeuses de pain… Ce commerce n’est pas limité au sexe féminin : il est également pratiqué par des garçons et des hommes.

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Andrea Mantegna - "Les captifs", septième des neuf tableaux de la série des "triomphes de César", célébrant l'entrée triomphale de Jules César à Rome après sa victoire sur les Gaulois - 1484-92 - The Royal Collection, Hampton Court, UK - Image sur Wikimedia commons

Les filles des premiers lupanars étaient des esclaves gauloises ou germaines ramenées à Rome après les victoires militaires des troupes romaines, blondes pour la plupart, à la différence des Romaines, plutôt brunes (la population de la péninsule italique prendra un coup de « blond » à la fin de l’empire romain avec les invasions barbares et la création des royaumes ostrogoth puis lombard à partir du VIème siècle après JC). La blondeur a donc été très rapidement associé à Rome avec la prostitution. Il s’agit aussi de la couleur des cheveux de Vénus dont le culte est lié au tapinage (comme celui de Flora, de Cérès ou d’Isis) : Vénus Volgivava (Vénus « qui fait le trottoir ») est fêtée par les filles de joie le 23 décembre.

Pour les distinguer des autres femmes (les matrones, qui portent la stola), les filles des rues doivent s’habiller avec une toge, comme les hommes. Les courtisanes de haut rang parviennent cependant à conserver leurs stolae mais elles doivent les teindre de couleurs vives, notamment le jaune, pour se différencier.

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Fresque d'Herculanum (ville voisine du Vésuve détruite en même temps que Pompéi) représentant une prostituée pendant un banquet

Peu à peu, la couleur des cheveux des prostituées (et de Vénus) devient à la mode. les Romaines aisées, si elles sont brunes, vont commencer à se décolorer les cheveux et à les teindre, notamment avec du safran, d’où cette phrase de Tertullien (150-230) : « Nos femmes échangent leurs cheveux contre du safran ; Elles rougissent d’être Romaines ; Elles veulent qu’on les prennent pour des Gauloises ou des Germaines et elles abjurent leur patrie jusque sur leur chevelure » (in « De cultu feminarum »).

Déjà un siècle avant Tertullien, la jeune Messaline (25-48), troisième femme de l’empereur Claude, revêtait une perruque blonde pour se rendre au lupanar de Subure où tout Rome venait la sauter.

Les Romaines ont, d’une certaine façon, inventé en leur temps le porno-chic et la it-prostitution.

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Jacques-Louis David (1748-1825) - Vénitienne à sa toilette - image sur albumvenitien.blogspot.com

Plusieurs siècles plus tard, Venise au faîte de sa puissance connaît exactement le même phénomène que Rome au temps de l’Empire (La Sérénissime République de Venise dure 1100 ans, de 697 à 1797; Le XVème siècle correspond à son apogée politique et économique quand ses navires contrôlent le commerce entre l’Europe et l’Asie; Le déclin commence au XVIème qui reste néanmoins une période faste au niveau artistique).

En 1509, on recense plus de 11.000 prostituées à Venise (A cette époque, Venise est une des plus grandes villes d’Europe avec environ 200.000 habitants, sans compter les nombreux commerçants de passage). Certaines tapineuses, telle la célèbre Veronica Franco (1546-1591), gagnent très bien leur vie en tant que cortigiana onesta (« courtisane honnête ») : Elles offrent aux hommes aisés leur compagnie et leur culture en plus de leur sexe. Ces prostituées sont enviées pour leur liberté et leur fortune (cf article de Veniceguide).

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Portrait d’une jeune femme dénudant son sein, vraisemblablement la célèbre courtisane vénitienne Veronica Franco, réalisé par Domenico Tintoretto, exposé au musée du Prado, Madrid. Image © 2010 Museo Nacional del Prado. Cliquer pour voir l'image originale sur le site du musée.

Tout comme à Rome à l’époque de l’Empire romain, la blondeur est la couleur à la mode, chez les femmes du monde comme chez les filles des rues. « Blond vénitien » ou « rouge du Titien » (le célèbre peintre vénitien représentera maintes fois ses contemporaines blondes) désigne un blond-roux obtenu par décoloration et teinture.

Enfin, de même que les prostituées romaines de haut rang portaient une stola jaune pour annoncer leur activité, les courtisanes vénitiennes doivent nouer un foulard jaune autour de leur cou.

A Venise aussi, la blondeur et le jaune sont les couleurs de la prostitution.

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La femme au miroir - Le Titien - vers 1512-15 - Musée du Louvre - Image sur Wikimedia commons

[Retrouvez « la femme au miroir » sur le site du Louvre]