Archives de Catégorie: Sirènes et sorcières

Dresseuse d’hommes

La fable de Phyllis et Aristote remonte au 13ème siècle (voir la note du musée du Louvre sur ce sujet).

Abordant à la fois les questions de la domination et du sexe, elle a fait l’objet de nombreuses gravures par des artistes du Moyen-Age tardif et de la Renaissance, comme George Pencz (ci-dessous), Hans Baldung Grien (gravure du musée du Louvre, gravure du Germanisches Nationalmuseum de Nüremberg) et beaucoup d’autres.

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Aristote chevauché par Phyllis – Gravure de Georg Pencz – vers 1530

La fable illustre le thème de la supériorité de la séduction féminine sur l’intellect masculin. On y voit le philosophe grec Aristote à quatre pattes, chevauché par une femme. Cette femme, Phyllis, était une courtisane. Aristote considérait qu’elle avait trop d’emprise sur son élève, Alexandre le Grand. Et voilà qu’Aristote tombe à son tour sous le charme de la jeune femme qui l’oblige à se comporter comme un cheval pour obtenir ses faveurs. Le sage Aristote, désormais dirigé par sa bite et plus par son cerveau, s’éxécute, sous le regard surpris d’Alexandre… et sous le nôtre.

Cette fable destinée à l’édification des mâles veut inciter ces derniers à la prudence vis à vis des femmes (n’est-ce pas suivant le même raisonnement que ces dernières sont incitées à se voiler ?). Les artistes comme Pencz y ont sans doute vu aussi un sujet croustillant : Sexe et domination, bite et fouet… voilà une thématique toujours moderne !

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« Dresseuse d’hommes » par Florence Fulbert – Edité par Jean Fort, 1931 – Ilustrations par Luc Lafnet, alias Jim Black – Source : livres-anciens-rares.blogspot.fr

Bien avant les cinquante nuances de Grey, le sujet était populaire, bien sûr. Sacher-Masoch est mort en 1895 et sa Vénus à la fourrure sort au cinéma en 2013 : Voilà au moins 100 ans qu’on aime parler des rapports de soumission/domination. La Dominatrix vend, comme la dresseuse d’hommes de Fulbert.

On pourrait discuter longuement des rapports de domination mais la fable d’Aristote et Phyllis a l’avantage de faire court : C’est parce qu’ils ne peuvent pas maîtriser leur bite que les hommes se font mener à la baguette. Voilà donc le charme des femmes… « charme » au sens d’enchantement… Le pouvoir de la sorcière sur l’homme… faire bander.

Sorcières sur leur monture par Eugène Reunier (pseudonyme de Carl Breuer-Courth, 1884-1960), 1925? – Source : phallusandart.tumblr.com

Le dessin de Reunier résume parfaitement la fable : l’homme ne peut contrôler ses érections. Le cerveau (l’intellect, la raison) ne peut pas empêcher la bite de bander : Voilà bien l’oeuvre du Diable. Phyllis chevauchant Aristote, c’est une sorcière chevauchant une bite turgescente. Au passage, remarquez aussi la ressemblance entre ce dessin et la dernière image du billet précédent (« Fantaisie dominatoire ») : La blanche Flora sur le noir Mike en érection.

Les sirènes de Delvaux

Je vous le dis tout de suite : Si j’écris cet article, c’est pour le plaisir de mettre ensemble les deux alignements de sirènes de Paul Delvaux (1897-1994), celui de Chicago et celui  de New York, sauter de l’un à l’autre et essayer d’imaginer quelque chose.

"Le village des sirènes" par Paul Delvaux - 1942 - The Art Institute of Chicago

Ce qui est bien avec l’art de Delvaux, c’est qu’on se dit qu’il y a sûrement quelque chose à comprendre mais qu’en même temps, on peut comprendre ce qu’on veut, vu que finalement personne ne sait s’il y a vraiment quelque chose à comprendre… ¿ Comprendas ?

"Les grandes sirènes" par Paul Delvaux - 1947 - The Metropolitan Museum of Art, New York - Source : marcelito.bleublog.lematin.ch

La petite maison de grosses pierres au milieu de la rue du village de sirènes me fait penser au Portugal. De même que ces femmes à l’aspect très strict (je pense aux Portugaises austères de 1942). Pas de chair à l’air, si ce n’est tout au bout de la route : une plage et des sirènes qui sautent dans la mer. Il y a aussi ce trou rond dans la falaise, en plein centre du tableau…

Pour en revenir à l’alignement des femmes, comment ne pas penser à une ligne de tapineuses (seules, en attente, espacées régulièrement) ? Même habillées strictement, elles attireront l’homme qui sait que ce sont des putes. Ces sirènes-là n’ont pas besoin de chanter pour faire leur office : leur seule présence suffit.

Sur le tableau du Met, on peut s’imaginer Ulysse à droite (la femme qui marche avec un bateau sur la tête) et les sirènes alignées à gauche qui cherchent à l’attirer vers sa perte. D’autres sirènes, sortes de Vénus Pudica en couleurs, tapinent un peu plus loin. Au bout de la route, il y a toujours les sirènes qui sautent dans l’eau. Le trou rond et noir de la grotte fait place au disque rond et clair de la Lune…

Bon… Et alors ?

Malgré leur nudité et leurs jolis seins, les « grandes sirènes » semblent tellement sages par rapport aux strictes Portugaises qui cachent si bien leur jeu…

Galerie de sirènes sous l’eau

Voici quelques très jolies photos subaquatiques de sirènes glanées sur le web.

De Tomohide Ikeya (photo parue dans le numéro de décembre 2010 de Russian reporter – source : tomohide-ikeya.com)

De Vitaly Sokol (source : vitaly-sokol.com)

De David Entz (Source : nude-muse.com)

Portrait de sirène par Alberich M.

[Photo sur le profil deviantart d’Alberich M. : alberich.deviantart.com]

Alberich présente la plus jolie galerie de photos subaquatiques que j’ai pu trouver à ce jour sur le web. Il y là beaucoup de magnifiques portraits de femmes. Une fois de plus, c’était très dur de faire un choix et de n’en prendre qu’un. C’est tout le charme (pour moi, en tout cas) de cette série de portraits que j’ai appelée « Icônes » : Choisir.

La sirène exhibitionniste

Comment est-on passé de la sirène antique, femme-oiseau, à la sirène contemporaine, femme-poisson ? Les explications varient très largement. Je vais donc vous proposer un résumé bref des arguments les plus crédibles.

Les premiers Chrétiens auraient beaucoup aimé l’histoire d’Ulysse accroché au mât de son bateau pour résister aux sirènes (cf « Les sirènes et Ulysse« ). Ils l’ identifient au Christ cloué sur la croix. Résister au chant des sirènes, c’est s’opposer aux tentations du Malin. La sirène devient alors le Diable ou, plutôt, sa représentation de la Genèse : le serpent qui tente Eve avec le fruit défendu. Serpent, écaille, poisson, femme-poisson, sirène qui attire le marin vers sa perte. La boucle est bouclée. Pourquoi pas ?

Chapiteau avec sirène bifide - Chapelle Saint-Michel (9ème siècle ?) de l'église Saint-Pierre, Bessuéjouls - Source: pelerins-compostelle.net

Considérons maintenant une représentation très répandue dans l’iconographie religieuse des églises romanes : La sirène bifide. La voici, ci-dessus, accompagnée de deux centaures (ils semblent pourtant avoir des corps de lions, ce qui en ferait des sphynx !).

Notons au passage que l’Eglise a continué l’utilisation des êtres fantastiques mi-humains mi-animaux de la mythologie grecque pour souligner la bestialité de ces sous-humains (notamment leur sexualité débridée) et les associer au Mal. On trouve ainsi aux côtés de la sirène dans le bestiaire des êtres diaboliques le centaure (homme-cheval) et le satyre (homme-bouc). D’après le wiktionnaire, « bifide » vient du latin classique bĭfĭdātus et bĭfĭdus qui signifie « fendu, partagé en deux », de bis findo « fendre deux fois ».

Fendue ?

Admirez la profonde fente de la sirène de Bessuéjouls à l’emplacement de sa vulve ! La sirène bifide exprime clairement toute la bestialité de la sirène dont l’attirance ne se limite plus au chant.

Modillon de la sirène (Konsolenfigur Meerjungfrau) - Eglise Saint Valentin et Dyonisus, Kiedrich (Hesse, Allemagne) - Fin 15ème, début 16ème siècle - Photo: Andreas Praefcke - Source : Wikimedia

La sirène bifide de Kiedrich est un exemple assez rare de sirène qui ne tient pas ses deux queues dans les mains mais… deux poissons ? Pourquoi ? Je n’en suis pas sûre mais les bouches des poissons renforcent l’impression de vulve, comme dans une image porno.

Est-ce que les sirènes bifides ne sont pas d’abord des images « de cul » ? Des femmes qui tiennent leurs cuisses écartées pour montrer leur sexe ? En comparant les deux photos ci-dessous (à gauche : Sirène sur un chapiteau de l’église St-Pierre et St-Benoît de Perrecy-les-Forges, Saône-et-Loire – 9ème siècle – Photo : Jochen Jahnke – Source : Wikipedia, à droite : Sirène à la plage sur neud.org), on peut être tentée de répondre par l’affirmative.

Cette histoire de filles qui écartent leurs cuisses pour montrer leur vulve, ça doit vous rappeler quelque chose… une histoire de Sheela na Gig que j’ai écartée du revers de la main dans un article précédent (cf « L’arnaque Sheela na Gig ?« ). Et si je m’étais trompée ? Et si les Britanniques avaient exporté le concept sur le continent sous la forme de la sirène bifide ? Je n’en sais rien mais le cas de la sirène du « portail des Ecossais » m’oblige à poser cette question.

Le Schottenportal de Ratisbonne (Regensburg, Bavière) est encore de nos jours une énigme. Assemblé à la fin du 12ème siècle, ce portail fait partie de l’église dite « des Ecossais » (Schottenkirche St-Jakob) du monastère Saint-Jacques construit par des moines irlandais (en allemand, le mot Schott peut désigner aussi bien des Ecossais que des Irlandais).

Au pied du côté gauche du portail, se trouve une sirène bifide dont le ventre est caché par une tête de lion (voir détail ci-dessous d’une photo wikipedia). A côté, j’ai placé ce que certains disent être le dessin de cette sirène en partie masquée. Le croisement entre une sirène et une Sheela na Gig !

Enfin, pour terminer cet article, et compliquer encore un peu ce qui était déjà très tortueux, je vous propose de regarder 2 oeuvres d’une jeune artiste américaine, Jamie Young, dont on peut admirer le travail sur deviantart ou sur son site web (quand il sera achevé).

"Siren", a reclining contortionist figure study sculpture par Jami (dreamfloatingby) - 2011 - Source : etsy.com, boutique VolupticArt

Pourquoi avoir appelé « sirène » cette étude de jeune femme contorsionniste ? Après avoir parcouru son site, je peux dire que Jami semble apprécier la mythologie grecque et ne doit pas ignorer grand chose des sirènes ou des nymphes. Elle mène une recherche esthétique et, pour la guider au cours de son voyage, ses phares se nomment Beauté, Volupté ou Tranquillité…

"Amphitrite nymph 3" par Jami (dreamfloatingby) - 2011 - Source : dreamfloatingby.deviantart.com

Sirènes et Amours dans les tombes de Myrina

Le vase des sirènes du British Museum m’a un peu étonnée : pourquoi 3 sirènes  d’un côté et 3 Amours (ou « Erotes », le pluriel de Eros) de l’autre ? Pourquoi 3 femmes ailées et 3 hommes ailés (même si Eros et ses frères sont parfois hermaphrodites) ?

Et puis je suis tombée sur la notice du musée du Louvre pour la statuette funéraire de sirène retrouvée à Myrina (une importante nécropole grecque située au nord d’Izmir, sur la côte turque). Et revoici Eros.

Les Grecs ont fréquemment associé la sirène à des rites funéraires (ci-dessus à gauche, sirène funéraire dans l’attitude de la pleureuse – une main sur la poitrine, l’autre dans les cheveux – trouvée à Myrina et conservée au Louvre, 1er siècle avant JC). C’est aussi parfois le cas des Erotes, notamment sous la forme d’Amours drapés  (ci-dessus à droite, Eros drapé trouvé à Myrina et conservé au Louvre, 1er siècle avant JC ).

Ces points communs aux sirènes et aux Amours sont assez troublants, tout comme le nombre de 3 (même si les sirènes sont parfois représentées par 2, 4, 5 ou plus ; même si Eros était d’abord unique avant de se multiplier en 3, voire 4), tout comme leur origine aquatique (le fleuve primitif Acheloüs pour les unes, la mer Méditerranée pour les autres), tout comme leurs ailes…

Sirènes et Amours jouent sur le désir sexuel, l’attirance, l’absence de contrôle. Je peux comprendre l’association des sirènes avec la mort (la sirène n’attirait-elle pas le marin à sa perte, comme la vie nous amène fatalement à la mort ?) mais pourquoi Eros ? Et puis j’ai pensé à ce magnifique sarcophage romain conservé au Metropolitan museum de New York. Regardez les Erotes volants qui tiennent le portrait du mort. Regardez, sur les côtés, Eros et Psyche qui se pelotent. Amour qui l’attrape par la mâchoire… L’amour à mort ? Je vous laisse chercher.

[Photos : Marie-Lan Nguyen/Jastrow – Source : wikipedia – Retrouvez plein de photos des sarcophages du Met sur ingredientsofawoman]

La sirène (ailée) grecque

Voici un gros-plan du fameux « Siren vase » du British Museum (cliquer pour voir tout le vase – photo : Jastrow – source : wikipedia), un stamnos daté de 480 avant JC, fabriqué en Grèce et retrouvé en Italie.

On remarque que sur le « vase des sirènes », ces dernières ne sont ni des femmes, ni des femmes-poissons mais des femmes-oiseaux, comme sur toutes les représentations antiques des sirènes (voir ici d’autres illustrations).

Voici ce que dit Ovide des sirènes dans le livre 5 des Métamorphoses (traduction Villenave) : Mais vous, filles d’Acheloüs, d’où vous viennent, avec un visage de vierge, ces pieds d’oiseaux et ces ailes légères ? serait-ce, ô doctes Sirènes, parce que, fidèles compagnes de Proserpine, vous suiviez ses pas, lorsque, dans les campagnes d’Henna, elle cueillait les fleurs du printemps ? Après avoir vainement parcouru toute la terre pour retrouver la déesse, vous voulûtes la chercher sur les vastes mers, et vous implorâtes des ailes. Vous éprouvâtes des dieux faciles. Ils exaucèrent vos vœux; et, pour conserver vos chants, dont la mélodie charme l’oreille, ils vous laissèrent des humains les traits et le langage. 

Ovide nous apprend que ce sont les sirènes elles-mêmes qui ont demandé des ailes pour pouvoir voler et retrouver plus facilement Proserpine.

En tant que filles d’Acheloüs (dieu du fleuve du même nom), elles devaient également avoir quelques affinités avec l’eau. Est-ce que ça peut expliquer cette habitude de troquer leurs ailes pour une queue de poisson ? On notera qu’en anglais, on distingue la femme-poisson (mermaid) de la sirène (siren) ; pas en français.

[Si vous allez sur le site du British Museum, vous découvrirez les 3 Amours ailés de l’autre côté du vase aux 3 sirènes ailées]