Archives de Catégorie: APPARITIONS DE LA GRANDE FEMELLE

Idoles qui se pressent les seins

Les anciennes cultures et civilisations des bords de la Mer Noire, de la Caspienne et du Proche Orient ont fourni de très nombreuses représentations de femmes qui tiennent leurs seins dans leurs mains (je reviendrai plus tard – un jour …. – sur le cas d’Astarte).

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[A gauche : Figurine de femme en terre cuite de la culture de Hamangia-Baïa en Roumanie, datée de 5000-4600 avant JC et conservée au Musée National  d’Histoire de la Roumanie à Bucarest – Dimensions : 19 cm (H) x 8 cm (L) – Source : Institute for the Study of the Ancient World, New York University – A droite : Statuette de femme en céramique creuse du 1er millénaire avant JC d’une hauteur de 31,3 cm, originaire du nord-ouest de l’Iran (région de la Caspienne), conservée au Metropolitan Museum, New York – Source : MET]

Personne ne sait précisément ce que représente ce geste. L’interprétation la plus évidente consiste dans une « présentation » des seins, une mise en avant de la féminité (de la capacité à nourrir ? de la fécondité ?).

Dans la société actuelle, l’image d’une femme qui présente ses seins (je ne parle pas de « montrer » ou « dévoiler ») n’est pas fréquente. Voici à quoi ça ressemble :

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Photo par Grzegorz Zawadzki

Ce n’est pas une pose naturelle. Il y a beaucoup de respect et d’attention portés aux seins, comme à l’occasion d’un rite ou d’un culte en leur honneur.

Sur l’île de Chypre, la mission Couchoud a trouvé en 1903 une statuette très particulière de femme assise qui se presse les seins.

A la réflexion, on peut se demander si d’autres figurines qui se tiennent la poitrine (comme la statuette de femme « à tête d’oiseau » ci-dessous à droite) ne représentent pas également une femme qui se presse les seins.

La question peut sembler triviale mais je la trouve en fait intéressante.

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[A gauche : Idole de fécondité : Figure féminine assise pressant ses seins – Statuette de terre cuite de 12 cm (H) x 6,10 cm (L) x 8,60 cm (Pr), datée du 4ème millénaire avant JC, trouvée dans la région d’Alaminos (district de Larnaca, Chypre), conservée au musée du Louvre – Source : RMN (c) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski – A droite : Statuette de femme en terre cuite, originaire de Chypre, datée de 1725-1450 avant JC et conservée au Metropolitan Museum, New York – Dimension : 26,5 cm (H) – Source : MET]

Intéressante, cette question, car la représentation d’une femme qui se presse les seins est quelque chose de très rare, même dans l’iconographie érotique et porno actuelle, pourtant abondante. On y trouve pléthore de femmes qui montrent leurs seins ou qui les cachent ou qui les dévoilent en partie (parfois avec leurs mains ou leurs bras)… Bref, il s’agit de strip-tease. Voici ci-dessous à gauche une des rares photos de femme qui se presse les seins que j’ai pu trouver.

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[A gauche : Photo Oliver Marzischewski, source : yandex – A droite :  galleries.adult-empire.com]

L’image est sensuelle, bien sûr, mais elle a surtout quelque chose d’impudique, voite même d’obscène, que j’attribuerai à un changement de point de vue sur la femme. Cette dernière est ici dans une situation de pouvoir. Elle joue avec son corps comme elle l’entend et, plus particulièrement, avec ses attributs féminins.

On peut même aller un peu plus loin et se demander si la femme antique qui pressait ses seins ne s’amusait pas en fait à en faire jaillir le lait (cf photo de droite). Ce serait alors une façon pour elle de mettre en évidence sa capacité à nourrir (tout comme sa fécondité) et de jouer avec cela.

Il y aurait dans cette imagerie, je pense, une grande affirmation de pouvoir féminin, à la différence des images érotiques et pornographiques, habituellement machos et phallocrates car réalisées par des hommes, pour des hommes.

Les autres femmes de Chypre

La République de Chypre a émis en 2007 un timbre représentant une « idole » féminine assise. On en a déjà parlé (voir « Les femmes accroupies de Chypre« ). Elle a aussi émis en 1975, pour l’année internationale de la femme, un timbre représentant une figurine féminine cruciforme. Depuis 2008, année de l’adoption de l’euro à Chypre, elle frappe ses pièces de 1 et de 2 euros avec l’image d’une autre statuette cruciforme : « L’idole de Pomos ».

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Idole de Pomos représentée sur une pièce cypriote de 2 euros

L’idole de Pomos a été trouvée près de Pomos sur la côte nord-ouest de Chypre. Elle est datée de 3000 avant JC et conservée au musée de Chypre à Nicosie. J’ai remarqué que le site du musée de Chypre l’identifie comme « idole de Lemba », ce qui me semble être une erreur très bizarre : De nombreuses statuettes féminines cruciformes ont été trouvées à Lemba (sur la côte sud-ouest) mais celle qui figure sur les pièces a, en principe, été trouvée à Pomos, à une quarantaine de kilomètres de là. Si j’ai commis une erreur, merci de laisser un commentaire !

Bref ! Ce qui m’intéresse ici, c’est l’originalité de ces statuettes cruciformes trouvées à Chypre.

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[A gauche : Déesse de la fertilité en calcaire découverte à Chypre (lieu précis inconnu) , datée de 3000-2500 avant JC et conservée au musée J. Paul Getty à Malibu, Californie – Dimensions : 38 x 25 x 41 cm – Source : Galerie photo Flickr de mharrsch – A droite : « Mabel », anagramme de « Lemba », statuette féminine cruciforme de 36 cm de haut, trouvée à Lemba, datée de 3000 avant JC et conservée au musée de Chypre à Nicosie (Cyprus museum Lefkosia) ]

Elles sont parfois grandes (une trentaine de centimètres), comme s’il s’agissait effectivement d’idoles que les anciens Cypriotes vénéraient. Elles sont parfois petites, comme des amulettes portées en collier. L’idole de Pomos est par ailleurs remarquable par la croix (non chrétienne, car fabriquée 3000 ans avant JC) qu’elle porte au cou.

Je remarque aussi les seins qui pendent, représentés pour Mabel comme un V similaire à celui du pubis. La femme du Getty est assise mais pas Mabel qui se tient debout et exhibe de larges cuisses, à l’instar de déesses du Proche-Orient (Astarte par exemple) dont je parlerai une autre fois.

Les bras écartés de ces statuettes rappellent la forme des bras d’autres statuettes, fabriquées 2000 ans plus tard et également très nombreuses à Chypre : Les figurines de femmes aux bras levés.

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[A gauche : Figurine féminine en terre cuite aux bras levés, originaire de Chypre (lieu précis inconnu), datée de 950-750 avant JC et conservée au Metropolitan Museum of Art, New York – Hauteur : 23,2cm – Source : MET – A droite : Figurine féminine en terre cuite aux bras levés, originaire de Chypre (lieu précis inconnu), datée du 7ème siècle avant JC et conservée à la fondation Nicholas et Dolly Goulandris (Museum of Cycladic Art), Athènes – Dimensions : H.: 16,5 cm / L.: 7,5 cm – Source : Museum of Cycladic Art]

On ne sait pas ce que représentent ces figurines : des déesses ? des prêtresses ? autre chose ? La forme des bras est similaire à celle des Lajja-Gauri (voir « Jambes en M : Le cas de la Lajja Gauri« ) mais y a-t-il un rapport ?

Autres statuettes, tout aussi énigmatiques : Les figurines debout aux seins nus et au large pubis.

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Figurine féminine en terre cuite originaire de Chypre, haute de 15,9 cm, datée de 1450-1200 avant JC et conservée au Metropolitan Museum of Art, New York – Source : Met

On sait peu de choses de ces statuettes dont la plupart sont visibles au Metropolitan Museum de New-York (conséquence des fouilles effectuées entre 1865 et 1877 par Luigi Palma di Cesnola, alors consul des Etats-Unis à Larnaca, dont l’incurie a entraîné la destruction de milliers de pièces – si l’on en croit l’article de Wikipedia consacré au Musée de Chypre à Nicosie – avant qu’il ne devienne directeur du Met en 1879).

Certaines ont un visage humain, d’autres un visage d’oiseau. Les mains sont sous la poitrine ou sur les hanches. Certaines figurines tiennent un enfant. Toutes ces femmes sont représentés nues avec un pubis tellement grand qu’on pourrait parfois croire qu’il s’agit d’une culotte !

On a trouvé des statuettes de femmes qui tiennent leurs seins un peu partout au Proche-Orient mais on a trouvé à Chypre une statuette (à ma connaissance, unique !) de femme qui presse ostensiblement ses seins. J’en parlerai dans le prochain billet.

Les femmes accroupies de Chypre

Dans le billet précédent, j’ai parlé des représentations de femme nue aux jambes écartées en forme de M et aux bras relevés que l’on trouve en Inde et qu’on appelle (entre autres noms) Lajja Gauri et dont on ne sait pas trop s’il s’agit d’une femme prête à accoucher ou d’une femme prête à s’accoupler.

Le Web bruisse de rumeurs bizarres sur cette « déesse » énigmatique. J’ai même lu un article qui associe la forme des jambes (M) à la forme du pubis (V) pour créer le symbole M+V d’une « déesse de la sexualité ».

Ce qui m’a le plus étonnée, c’est qu’on peut trouver des représentations assez proches de la Lajja Gauri indienne un peu partout dans le monde (Bulgarie, Roumanie, Iran, Grèce, Egypte, Chypre…) et à diverses époques. Prenons le cas de Chypre. Voici la représentation de Lajja Gauri trouvée à Chypre qui est souvent reprise par les sites « spécialisés » :

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Détail (femme assise sur un tabouret, jambes écartées, bras levés) d’un sceau cylindrique trouvé à Chypre, datée de 1400-1150 avant JC et conservé au Walters art museum de Baltimore, USA – Taille : 25 x 12 mm – Source : Walters Art Museum

Le sceau se compose en fait de 2 femmes nues aux jambes en M assises sur un tabouret et aux bras relevés (cliquer le lien du musée pour voir les vues alternatives du sceau). Il est très ancien : presque deux mille ans plus vieux que les Lajja Gauri indiennes.

Certes je ne suis pas une archéologue spécialiste de Chypre mais, en dépit de mes recherches en amateur, je n’ai trouvé aucune autre représentation de ce qu’on pourrait appeler « Lajja Gauri » à Chypre. Pourtant l’île d’Aphrodite (Rappelez-vous : C’est sur les côtes cypriotes que la déesse de l’amour et de la reproduction est sortie des ondes) ne manque pas de représentations féminines !

On trouve en particulier dans le district de Paphos, au sud-ouest de l’île de nombreuses représentations de femmes accroupies.

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Figurine d’une femme accroupie trouvée dans le district de Paphos (Kissonerga-Mosphilia ?) – Datée vers 3500-2500 avant JC – Conservée au musée archéologique du district de Paphos – Source : National Museum of Natural History, Smithsonian Institution, Washington DC

Des fouilles réalisées à Kissonerga-Mosphilia près de Lemba à une dizaine de kilomètres de Paphos ont mis à jour de nombreux objets qui pourraient être liés à un culte de l’enfantement. Je manque d’éléments pour en dire plus mais regardez donc la statuette ci-dessus : N’est-ce pas là le ventre d’une femme enceinte ?

La découverte la plus intéressante a été reprise sur un timbre. L’image n’est pas très précise mais il s’agit de la représentation d’une femme qui accouche (un enfant sort entre ses jambes) assise sur un tabouret.

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Timbre cypriote représentant une femme en train d’accoucher (l’enfant sort entre ses jambes) assise sur un tabouret – Figurine trouvée à Kissonerga-Mosphilia près de Lemba (District de Paphos) – Datée de 3500-3200 avant JC – Conservée au musée de Chypre à Nicosie (Cyprus museum, Lefkosia) – Source : archeofil.pl

Ces 3 images mises côte à côte ne sauraient représenter la preuve d’une nature « accouchante » de la Lajja Gauri mais elles constituent, je pense, des indices très intéressants de l’existence d’une fabrication importante de statuettes de femmes enceintes accroupies, aux jambes écartées et aux bras relevés dans les environs de Paphos. La présence de gisements de « picrolithe » a aussi lancé une industrie de statuettes dans cette matière (voir la femme accroupie conservée à la Fondation Nicholas et Dolly Goulandris à Athènes).

Jambes en M – Le cas de la Lajja Gauri

Surprise par la beauté et la sensualité totalement impudique de cette statue, j’ai décidé de passer un peu de temps à essayer de comprendre ce qu’elle représentait.

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Statue de Lajja-Gauri trouvée au temple chalukya de Naganath près de la ville de Badami, état de Karnataka (Inde) – Sculptée vers 650 après JC – Conservée au musée archéologique de Badami

La tâche est ingrate car malgré les milliers de pages pondues sur le sujet, personne ne semble savoir avec certitude de quoi il s’agit.  Qui est donc cette femme nue (mais couverte de bijoux sur les bras, les pieds, le cou, la poitrine et le ventre) , accroupie avec les jambes largement ouvertes en forme de M, avec les bras en l’air, la poitrine exposée, la tête coupée et remplacée par une fleur de lotus (pour compliquer les choses, elle n’est parfois pas nue et elle a parfois une tête) ?

Suivant qu’on s’intéresse à la position de ses jambes, à son absence de pudeur, à l’absence de sa tête ou à la fleur de lotus qui la remplace ou à d’autres critères encore, on l’appelle « Aditi Uttanapada », « Nagna Kabandha », « Lajja Gauri » et plein d’autres jolis noms. « Lajja Gauri » est le plus fréquent.

Il existerait une centaine de représentations connues de la Lajja Gauri en Inde. Je n’en ai trouvé qu’une poignée sur le web :

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Statuette de Lajja Gauri en stéatite de 6,6×7,6cm, datée du 6ème siècle après JC, originaire du plateau du Deccan en Inde et conservée au British Museum à Londres

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Statuette de Lajja Gauri de 10.3 x 10.3 cm, datée du 6ème siècle après JC, originaire de l’état de Madhya Pradesh en Inde et conservée au Metropolitan Museum à New York

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Plaque N°2 de Lajja Gauri en calcaire de 11×12 cm, datée de la fin du 8ème siècle ou du 9ème siècle, découverte dans le district de Nuapada, état d’Orissa en Inde et conservée par son inventeur, M. Singh Deo

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Statue de Lajja Gauri datée d’environ 650 après JC, originaire du temple de Sangamesvara près de Kudavelli, état d’Andhra Pradesh en Inde et conservée au musée d’Alampur

Certains experts avancent que la position des jambes indique qu’il s’agit d’une femme en train d’accoucher, même si son ventre n’est pas gros et qu’aucun bébé ne pointe le bout de la tête comme on peut le voir sur des représentations de déesses-mères (comme celle de Dharti-Mata, par exemple).

D’autres experts avancent que la position des jambes indique qu’il s’agit d’une femme prête à accueillir une relation sexuelle.

Une déesse de la fécondité dans un cas, une déesse du plaisir dans l’autre ?

D’autres avancent par ailleurs qu’une femme sans tête ne saurait être une déesse mais plutôt une sorte de fétiche. Vu la taille réduite de la plupart des Lajja Gauri représentées ci-dessus, faudrait-il les comparer aux tout aussi énigmatiques « Vénus » préhistoriques retrouvées en Europe ?

Pour ajouter ma touche au débat, je me permettrai de signaler que la position de la Lajja Gauri n’est pas une position érotique « naturelle ». Jambes en M, bras en l’air et seins apparents ?  Non. Quand une femme s’assoit avec les jambes écartées, elle a généralement la poitrine cachée par les jambes et les bras en bas. Voici une des rares photos érotiques de pose en M qui pourrait correspondre à la Lajja Gauri (imaginez une fleur de lotus à la place du visage de Vic E et, surtout, son corps couvert de bijoux) :

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Vic-E dans « The only way I know » – Source : femjoyhunter.com

Amusez-vous à feuilleter les centaines de photos de pose en M sur ce site, aucune ne correspond vraiment à la Lajja Gauri. Peut-on en déduire que cette forme si particulière a été créée un jour quelque part puis, pour des raisons inconnues, copiée et disséminée ?

Post-scriptum : Je mets à jour l’article avec une photo que j’avais complètement oubliée. J’ignore malheureusement le nom de la modèle et du photographe. Et, bien sûr : Trop de chaussures, pas assez de bijoux, trop de visage, pas assez de fleur de lotus… Comme il se doit. Néanmoins, avez-vous remarqué ce qui fait que cette femme n’adopte PAS la pose de Lajja Gauri ?

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Pour moi, le problème vient des bras : La Lajja Gauri lève les bras, certes, mais elle tient aussi quelque chose dans les mains, ce qui n’est pas le cas de la modèle ci-dessus qui passe les mains dans ses cheveux, ce qui rappelle plutôt certaines représentations de Vénus/Aphrodite. Je reviendrai sur la pose de la Lajja Gauri un peu plus tard, quand je parlerai des « maîtresses » du Louristan.

Quand Vénus était habillée… et impudique

J’ai déjà parlé plusieurs fois de la Venus Pudica (voir « Le jour où commença le culte du corps féminin« , « La Vénus doublement pudique« , « La Vénus doublement pudique (épisode 2 en couleurs)« ).

Toutes ces Vénus sont nues car elles s’apprêtent à prendre leur bain. Quand elles remarquent la présence d’un « voyeur » (le sculpteur, le spectateur…), elles tentent de cacher leur « intimité » (leur sexe, qu’on appele aussi pudenda) avec la main. Aussi les appelle-t-on des Vénus pudiques alors qu’elles sont nues.

Statue d’Aphrodite et Eros, dite « Aphrodite d’Este » – Copie romaine d’un original grec du 5ème siècle avant JC – Kunsthistorisches Museum, Vienne – Photo : Yair Haklai – Source : Wikimedia Commons

Vénus (ou Aphrodite, la déesse de l’amour et de la beauté, en mythologie grecque) est la seule déesse habituellement représentée nue ou torse nue mais il existe également de nombreuses représentations de Vénus habillées. Ce que je trouve intéressant, c’est que ces Vénus vêtues sont, elles, très souvent impudiques, ce qui peut sembler contradictoire.

Ainsi, regardez l’Aphrodite d’Este, ci-dessus : La pose lascive, la tunique défaite sur une épaule, les seins à peine couverts d’une étoffe transparente, les tétons qui pointent à travers le vêtement, les plis du tissu qui mettent en évidence le triangle du pubis !

L’Aphrodite à la tortue, pourtant un peu plus habillée, apparaît encore plus impudique.

Statue d’Aphrodite dite « à la tortue » trouvée au temple d’Artémis de Doura Europos (Syrie) – Datée entre 27 avant JC et 235 après JC – Musée du Louvre – Photo par Chatsam – Source : Wikimedia Commons

En effet, alors qu’un deuxième vêtement lui couvre les jambes, celui-ci semble glisser pour découvrir le pubis, à peine caché par une étoffe transparente. L’oeil est immanquablement attiré par  l’entrejambe de cette Vénus strip-teaseuse. Notez que le déhanchement rappelle la position du « tribangha » et ces divinités orientales dont on a déjà parlé (Voir « Maya, la madonne de l’Est« )

Le sculpteur se sera peut-être inspiré de Polyclète dont l’Aphrodite trouvée à Epidaure dévoile complètement un sein tout en laissant deviner son bas-ventre. Une Vénus en armes qui vaut bien toutes les Amazones !

Statue d’Aphrodite en armes trouvée à Épidaure – Copie romaine du 1er s. ap. J.-C. d’un original daté vers 400 av. J.-C. attribué à l’école de Polyclète – Musée Archéologique National, Athènes – Photo : Marsyas – Source : Wikimedia Commons

Les chefs d’oeuvre antiques étaient abondamment copiés. On peut voir une petite soeur de la Vénus d’Epidaure  à la Glyptothèque de Münich et une Aphrodite déhanchée au musée de Bergama (Pergame) en Turquie qui ressemble beaucoup à la Vénus du Louvre.

Enfin, pour essayer d’être exhaustif, il faudrait encore ajouter l’Aphrodite de type « Héra Borghese », à la poitrine excitante bien que cachée, à la liste des Venus impudica habillées.

Tout cela vient illustrer le fait que l’impudeur, ce n’est pas « montrer » mais « attirer l’oeil sur ». Question d’intention. Rajoutez-y le regard de l’autre et, s’il est de qualité, l’érotisme n’est plus loin.

Homme nu, femme habillée : un concept très antique

Après un article sur l’absence d’érotisme de la nudité masculine et sur la spécificité féminine de la pudeur (voir « La nudité masculine, elle, n’est pas érotique« ), il me semble intéressant de faire un petit voyage dans le passé pour tester tout cela au pays des JO (on vient aussi d’en parler), berceau de l’Occident: la Grèce . A l’instar de la société occidentale moderne, la Grèce antique ne débordait-elle pas de représentations de femmes nues ? Non. Sûrement pas. Comme les cariatides de l’Erechthéion, les femmes grecques sont toujours montrées couvertes. Seules exceptions : les prostituées, les danseuses et, bien sûr, Aphrodite (en tous cas depuis qu’elle fut représentée ainsi à Cnide : lire « Le jour où commença le culte du corps féminin« ).

[Ci-dessus, à gauche : « Phrasikleia Korè », 1 mètre 79, datée de 550-540 avant JC, servait à indiquer l’emplacement d’une tombe , trouvée à Myrrhinus (Grèce), photo par Saïko – A droite : « Kroisos Kouros », 1 mètre 94, daté de 540-515 avant JC, servait à indiquer l’emplacement d’une tombe , trouvé à Anavysos (Grèce), photo par Mountain – Les deux statues sont exposées au Musée Archéologique National à Athènes – Source des photos : Wikipedia]

Hommes nus, femmes habillées, les exemples antiques abondent. Ainsi notamment pour les kouros (ou couros), sculptures parfois monumentales de jeunes gens debouts et toujours nus, et les korè (ou corè), statues de jeunes femmes debouts, toujours habillées.

On pourrait dire la même chose pour les représentations des dieux, souvent nus, alors que les déesses, elles, sont toujours couvertes (à l’exception d’Aphodite, dont on reparlera plus tard). Ainsi pour le dieu des mers, Poséidon, quand il poursuit Amymone de ses avances, la bite à l’air :

Poséidon poursuivant Amymone – Détail d’un vase daté à 440 avant JC conservé au Museum of Fine Arts, Boston

Pour les mortels, même combat. A part l’éventuel sein nu d’une danseuse, les femmes ne montrent pas laur chair, alors que les hommes ne s’en privent pas : soldats et sportifs sont généralement  nus.

On pourrait peut-être tenter cette conclusion : L’Occident des origines a mis la charge de la pudeur sur la femme et laissé l’homme nu. Les missionnaires chrétiens se sont chargés d’habiller l’homme qui ne s’est plus jamais dévêtu. L’érotisme associé à la seule nudité féminine (dans un monde dominé par les hommes ?) et la libération des esprits (à la Renaissance, au 18ème puis au 20ème siècle) ont permis de développer une iconographie pléthorique de la femme nue, renversant ainsi le couple antique femme habillée-homme nu (Voir aussi le billet « Le monde à l’envers« ).

La nudité masculine, elle, n’est pas érotique

Dans son livre (voir le billet « Homme fort, femme faible ?« ), Jean-Claude Bologne répète (je simplifie, bien sûr) que seule la femme est concernée par les questions de pudeur parce que seule la nudité féminine est considérée comme érotique. Ainsi la nudité masculine n’est pas érotique ? Bologne cite en exemple le monde du sport… Je réfléchis et, effectivement, un homme à poil, c’est autre chose.

1. Les vestiaires

Depuis 1979, un jugement fédéral américain autorise la présence de femmes-journalistes dans les vestiaires des hommes. Et elles y vont. En France aussi, les femmes journalistes fréquentent depuis longtemps les vestiaires des hommes. Et alors ? Pourquoi pas ? Finalement une femme au milieu des bites et des culs, ça passe bien.

Le type qui s’essuie le membre à l’arrière des vestiaires a l’air de trouver la situation amusante – Photo Washington Post

Les hommes aussi, par les mêmes lois qui établissent l’égalité entre hommes et femmes au travail, pourraient pénétrer les vestiaires féminins. Le font-ils ? Non, pas que je sache. Pas dans des vestiaires pleins de femmes nues en tous cas. Ils seraient taxés de goujaterie (je reprends le mot de Bologne) tandis que les sportives qui s’exhiberaient seraient considérées comme des… comme des quoi ?… Je vous laisse imaginer.

2. Le streaker

Oui, le streaker… Ce mec qui traverse le terrain à poil… c’est un mec. Presque toujours. Et ça passe bien. Pourquoi ? Parce qu’un mec à poil, c’est rigolo. Voilà, le mot est lâché : rigolo. Y’a là comme un truc de mec. La nudité masculine, ça va avec l’amitié virile, la franche camaraderie, la bonne rigolade et les tournées de bière : Bras dessus-bras dessous, bite contre bite, et glou et glou et glou… avale moi ça… il est des nô-ôtres…

3. Le calendrier

Ainsi en va-t-il aussi depuis 2000 avec la mise en vente du premier calendrier des rugbymen du Stade Français (« Les Dieux du Stade »), bien vite imités par d’autres équipes masculines. Les mecs avec les mecs, tous à poil, la transpiration, les potes. Ca sent la sueur sportive et la saine amitié.

Calendrier Dieux du Stade 2004 – Mois de Janvier : James Carroll, David Duchamp, Raphaël Poulain – Photo : François Rousseau

Regards sans gêne, jambes écartées, main sur le paquet ; Un truc d’hommes, à n’en pas douter. J’ai choisi une photo soft : Sur beaucoup d’autres, la bite est partiellement visible (Sylvain Letellier,  Yann Morand-Bruyard, Jérôme Prévitali, Frédéric Deltour) ou totalement (Alexandre Didy) ou moulée dans une serviette (Christophe Dominici). Imaginez une seconde l’accueil réservé à des sportives qui oseraient le même dénuement et les mêmes poses ?

Alors quoi ? Pas érotique la nudité masculine ? Ou alors seulement pour les gays ?

4. Les joueurs nus

Les équipes de sport qui jouent nues sont rares. La seule que je connaisse est une équipe (amateur et éphémère) d’hommes : Les « Nude Blacks » de Nouvelle-Zélande. Les voici  en 2011, devant 1500 spectateurs à Dunedin (Nouvelle-Zélande) lors de la coupe du monde de rugby, évoluant contre les « Spanish Conquistadores », une équipe féminine… habillée.

Nude Blacks vs Spanish Conquistadores – 2011 – Dunedin, Nouvelle-Zélande – Source : profimedia

Le monde du sport montre clairement que la nudité masculine est considérée avec beaucoup plus de légèreté et de bienveillance que celle des femmes. Mais les choses changent peut-être… lentement.

Ainsi quand Rachel Scott se joint aux Nude Blacks, il souffle, le temps d’un match, comme un petit vent d’égalité. Ajoutons qu’on trouve aussi quelques femmes-streakers et que les nanas qui achètent le calendrier des Dieux du Stade l’accrochent dans leur chambre parce qu’elles trouvent tous ces mecs très-très-très érotiques ! Oui, je vous assure.

Ah ! Pour remettre les compteurs à zéro, à quand Nelson Montfort entouré par les 11 de l’OL féminine complétement nues, le regard torve, les cuisses écartées et la main sur la chatte ?