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Pourquoi la prostituée est blonde

On l’a vu dans les articles sur Marie-Madeleine : les blondes ont mauvais genre. Considérée comme une tapineuse repentie (à tord, cf l’article « Marie, la prostituée imaginée »), Marie-Madeleine est toujours représentée avec de très longs cheveux blonds (et comparez la « Marie-Madeleine repentante » nue du Titien conservée à Florence avec la version habillée exposée à Saint-Petersbourg, ci-dessous).

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Le Titien - Marie-Madeleine repentante - 1560-70 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Image sur Wikimedia Commons

On en a déjà parlé mais la question qu’on n’a pas encore abordée, c’est : Pourquoi la putain a-t-elle des cheveux blonds ?

Pour répondre à cette question, il faut s’intéresser à la prostitution chez les Romains où les bordels ont longtemps été l’affaire des esclaves et des étrangères avant que, progressivement, la prostitution ne s’étende, se complexifie, voire même se généralise. Maggie McNeill, call-girl à la retraite, m’a aidé à explorer ce territoire inconnu (par blog interposé).

Pour résumer, on peut dire qu’à Rome, sous l’Empire, la prostitution ne se limite plus aux lupanars des quartiers mal famés de Subure et de Vélabre. On se prostitue partout. N’importe quelle femme peut être amenée à vendre sa « vertu » à certains moments de sa vie. Les raisons pour tapiner sont diverses, tout comme les façons de le faire, d’où l’incroyable variété du vocabulaire qui désigne les filles de joie.

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Fresque de la Casa del re di Prussia à Pompéi, conservée au Musée Archéologique National de Naples, réalisée avant l'an 79 (date de la destruction de la ville par l'éruption du Vésuve) - Notez l'inscription LE(NT)EIMPELLE ("Lente impelle" ou "Pénétrez lentement") au-dessus de ce qui est peut-être une scène de sodomie - On a trouvé ce type de fresques dans les lieux de prostitution (une trentaine à Pompéi, ville à la population estimée entre 8 et 12.000 habitants).

Il y a les prostituées qui sont enregistrées (meretrices) et celles qui ne le sont pas (prostibulae), les lupae qui hurlent comme des louves pour attirer le client (la louve qui a nourri Romulus et Remus est souvent assimilée à Acca Larentia, une femme publique qui tapinait dans les bois), les filles pas chères des auberges (blitidae), les chanteuses, musiciennes et danseuses qui font toutes des extras,  les pleureuses professionnelles entre deux enterrements, les servantes entre deux services, les bourgeoises de la haute société qui se dévergondent occasionnellement (famosae), les fellatrices spécialisées dans les pipes, celles qui bossent le soir, celles qui bossent la nuit, les filles des rues qui font le trottoir pour pas cher, celles qui exercent dans les thermes, celles qui pratiquent dans les temples, les femmes publiques qui font ça à la maison, les amicae lesbiennes, les filles à soldats, les putains de la campagne qu’on trouve le long des routes, les vendeuses de pain… Ce commerce n’est pas limité au sexe féminin : il est également pratiqué par des garçons et des hommes.

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Andrea Mantegna - "Les captifs", septième des neuf tableaux de la série des "triomphes de César", célébrant l'entrée triomphale de Jules César à Rome après sa victoire sur les Gaulois - 1484-92 - The Royal Collection, Hampton Court, UK - Image sur Wikimedia commons

Les filles des premiers lupanars étaient des esclaves gauloises ou germaines ramenées à Rome après les victoires militaires des troupes romaines, blondes pour la plupart, à la différence des Romaines, plutôt brunes (la population de la péninsule italique prendra un coup de « blond » à la fin de l’empire romain avec les invasions barbares et la création des royaumes ostrogoth puis lombard à partir du VIème siècle après JC). La blondeur a donc été très rapidement associé à Rome avec la prostitution. Il s’agit aussi de la couleur des cheveux de Vénus dont le culte est lié au tapinage (comme celui de Flora, de Cérès ou d’Isis) : Vénus Volgivava (Vénus « qui fait le trottoir ») est fêtée par les filles de joie le 23 décembre.

Pour les distinguer des autres femmes (les matrones, qui portent la stola), les filles des rues doivent s’habiller avec une toge, comme les hommes. Les courtisanes de haut rang parviennent cependant à conserver leurs stolae mais elles doivent les teindre de couleurs vives, notamment le jaune, pour se différencier.

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Fresque d'Herculanum (ville voisine du Vésuve détruite en même temps que Pompéi) représentant une prostituée pendant un banquet

Peu à peu, la couleur des cheveux des prostituées (et de Vénus) devient à la mode. les Romaines aisées, si elles sont brunes, vont commencer à se décolorer les cheveux et à les teindre, notamment avec du safran, d’où cette phrase de Tertullien (150-230) : « Nos femmes échangent leurs cheveux contre du safran ; Elles rougissent d’être Romaines ; Elles veulent qu’on les prennent pour des Gauloises ou des Germaines et elles abjurent leur patrie jusque sur leur chevelure » (in « De cultu feminarum »).

Déjà un siècle avant Tertullien, la jeune Messaline (25-48), troisième femme de l’empereur Claude, revêtait une perruque blonde pour se rendre au lupanar de Subure où tout Rome venait la sauter.

Les Romaines ont, d’une certaine façon, inventé en leur temps le porno-chic et la it-prostitution.

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Jacques-Louis David (1748-1825) - Vénitienne à sa toilette - image sur albumvenitien.blogspot.com

Plusieurs siècles plus tard, Venise au faîte de sa puissance connaît exactement le même phénomène que Rome au temps de l’Empire (La Sérénissime République de Venise dure 1100 ans, de 697 à 1797; Le XVème siècle correspond à son apogée politique et économique quand ses navires contrôlent le commerce entre l’Europe et l’Asie; Le déclin commence au XVIème qui reste néanmoins une période faste au niveau artistique).

En 1509, on recense plus de 11.000 prostituées à Venise (A cette époque, Venise est une des plus grandes villes d’Europe avec environ 200.000 habitants, sans compter les nombreux commerçants de passage). Certaines tapineuses, telle la célèbre Veronica Franco (1546-1591), gagnent très bien leur vie en tant que cortigiana onesta (« courtisane honnête ») : Elles offrent aux hommes aisés leur compagnie et leur culture en plus de leur sexe. Ces prostituées sont enviées pour leur liberté et leur fortune (cf article de Veniceguide).

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Portrait d’une jeune femme dénudant son sein, vraisemblablement la célèbre courtisane vénitienne Veronica Franco, réalisé par Domenico Tintoretto, exposé au musée du Prado, Madrid. Image © 2010 Museo Nacional del Prado. Cliquer pour voir l'image originale sur le site du musée.

Tout comme à Rome à l’époque de l’Empire romain, la blondeur est la couleur à la mode, chez les femmes du monde comme chez les filles des rues. « Blond vénitien » ou « rouge du Titien » (le célèbre peintre vénitien représentera maintes fois ses contemporaines blondes) désigne un blond-roux obtenu par décoloration et teinture.

Enfin, de même que les prostituées romaines de haut rang portaient une stola jaune pour annoncer leur activité, les courtisanes vénitiennes doivent nouer un foulard jaune autour de leur cou.

A Venise aussi, la blondeur et le jaune sont les couleurs de la prostitution.

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La femme au miroir - Le Titien - vers 1512-15 - Musée du Louvre - Image sur Wikimedia commons

[Retrouvez « la femme au miroir » sur le site du Louvre]

Ce que la putain a de mieux

Au vu de l’article précédent, pourquoi cet entêtement à faire de Marie-Madeleine une prostituée ?

Premier indice : Une prostituée, une spécialiste du sexe, c’est excitant et attirant. Une putain qui se repentit pour se consacrer à son mari, c’est… parfait (pour lui, l’Homme) !

Deuxième indice : La prostituée est nue et les artistes aiment représenter des femmes nues. Les autres aiment regarder. Parce qu’une femme nue, c’est beau. Exemples :

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Francesco Hayez - Marie-Madeleine pénitente - 1825 - Galleria d'Arte moderna di Milano - Cliquer l'image pour voir l'image sur Wikimedia Commons

canova,marie madeleine,magdalena,pénitente,crâne,cheveux longs« Marie-Madeleine pénitente » par Antonio Canova (1757-1822) exposée au musée de l’Ermitage, Saint Petersbourg. Photo publiée par Markthorpe sur Wikimedia Commons.

Marie l’Egyptienne, la prostituée noire

Les Evangiles dressent un portrait très incertain de Marie-Madeleine. Mais rien ne vaut la « Légende dorée » de Jacques de Voragine pour rajouter à la confusion.

Dans la Légende de Marie-Madeleine, Voragine écrit que la Magdalène consacre les trente dernières années de sa vie à la contemplation, seule, sur une montagne désertique. Elle vit dans une grotte. Aucune mention de nudité.

Dans la Légende de Marie l’Egyptienne, Voragine  parle d’une prostituée égyptienne qui, pour se repentir, choisit de vivre seule (et nue) dans le désert pendant les 47 dernières années de sa vie. Cette Marie-là est noire, pas blanche et blonde comme la Magdalène (qui n’était sans doute pas blonde non plus, d’ailleurs), mais elle va être assimilée à l’autre Marie. La preuve :

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Giotto di Bondone - L'ermite Zosime remet une cape à Marie Madeleine - Vers 1320 -Chapelle Sainte Madeleine de l'église inférieure Saint François, Assise, Italie - Cliquer l'image pour voir toutes les fresques de Giotto sur le site de l'Encyclopédie de B&S Editions

Une femme aux longs cheveux blonds qui vit seule dans une caverne sur une montagne désertique, c’est Marie-Madeleine. Mais la nudité et Zosime ? Non, ça c’est Marie l’Egyptienne. Les deux légendes ont bien été confondues.

Marie, la Prostituée imaginée

Allez ! Je vais prendre le temps de continuer la série d’articles sur Marie-Madeleine (enfin !). Cette femme est si intéressante : Pendant deux mille ans, un véritable culte lui a été porté. Pourtant on sait peu de choses d’elle et ce qui est le plus connu d’elle est vraisemblablement complètement faux.

Rappelons-nous ! Elle était Marie de Magdala, la disciple, l’amie fidèle, peut-être la maîtresse, voire même la femme du Christ. Elle était peut-être Marie dite « de Béthanie », la soeur de Marthe, qui a parfumé les pieds du Christ et les a essuyé avec ses cheveux.  Elle n’était semble-t-il pas la prostituée qui a pleuré sur les pieds du Christ et les a séchés avec ses longs cheveux (voir article « L’amie fidèle? La femme? L’amante? » et suivants). Et pourtant, sur les très nombreuses représentations de Marie-Madeleine, c’est bien la putain qui écrase le reste.

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Titien - Marie-Madeleine pénitente - vers 1531 - Galerie Palatine, Palais Pitti, Florence - Cliquer l'image pour voir la photo HD sur Wikimedia Commons

Sur le portrait extrêmement fameux de Titien, on a tous reconnu Marie-Madeleine grâce au petit pot à parfum (cf « la Femme aux pieds de l’Homme »). Mais avez-vous reconnu la putain ?

Premier indice : La prostituée est souvent nue (voir 1er article sur la pornai). Mais Vénus aussi est nue !

Deuxième indice : C’est une Marie-Madeleine repentante (ou pénitente) aux cheveux longs (on ne voit qu’eux !), comme la prostituée repentante aux cheveux longs qui s’est jetée aux pieds du Christ.

Troisième indice : C’est une Marie-Madeleine repentante nue, comme la prostituée égyptienne qui s’est repentie 47 années, nue, dans le désert (voir article suivant).

La putain qui met un terme à sa carrière

Quand on pense maintenant à Marie-Madeleine, on voit l’amie fidèle ou la disciple, voire même la femme ou la maîtresse. Pourtant, pendant des siècles, elle a surtout représenté la putain ou, plus exactement, la prostituée repentie. Pourquoi ? A cause de l’histoire rapportée dans les évangiles d’une femme « de mauvaise vie » qui se serait jetée aux pieds de Jésus et qui aurait tellement pleuré qu’elle lui aurait trempé les pieds avec ses larmes avant de finalement les sécher avec ses cheveux. On ne sait pas du tout qui est cette femme mais l’épisode ressemble tellement à celui qui s’est tenu chez Simon avec une certaine « Marie » assimilée à Marie Madeleine que finalement les 3 femmes n’en font plus qu’une dans l’imagination collective.

TROISIEME ASPECT de notre Magdaléna, donc : La putain repentie.

Malgré l’abondante iconographie de Marie-Madeleine, ce n’est pas facile de trouver une représentation de la prostituée aux pieds de Jésus.  La peinture de Jean Béraud m’a bien récompensée pour mes efforts :

Jean Béraud - La Madeleine chez les Pharisiens - 1891 - Musée d'Orsay, Paris

Dans le rôle de la prostituée repentie, Jean Béraud a représenté une femme célèbre dans les salons parisiens de son époque  : la mondaine comtesse Liane de Pougy, qui n’était vraisemblablement pas une comtesse mais qui était pour sûr une prostituée. Elle était surnommée « la Grande Horizontale » (no comment !). Détail croustillant, comme la prostituée des évangiles, notre Grande Horizontale se « repentit » et entra dans les ordres !

Enfin, je vous propose cette photo de l’excellent photographe-photoshopper belge (flamand) Sandy Viktor Nys : une « chapel sinner », une pêcheresse en top transparent et collants de latex dans le confessionnal d’une chapelle. Se repentira-t-elle comme notre Magdalena ?


[Cette photo est disponible en HD sur la page de  Sandy Viktor Nys du site photokonkurs]

Enfin, je vous recommande très chaudement d’aller visiter le site « Hybryds » de Sandy Viktor Nys : C’est un temple, lui aussi, peuplée des vestales du Belge et l’esprit de la Grande Femelle y souffle fort.

La Femme aux pieds de l’Homme

L’élégante bourgeoise sur le portrait ci-dessous est sans aucun doute possible Marie-Madeleine, la même que celle qui se promène nue, habillée de ses seuls cheveux dans un article précédent. La preuve de son identité, c’est le petit vase que notre élégante ouvre de ses fines mains blanches, son fameux vase à parfum.

Quentin Metsys - Sainte Marie Madeleine - vers 1515-20 - Musée du Louvre - Cliquer l'image pour voir la HD sur le site du musée (c) musée du Louvre / H. Bréjat

Ce vase rappelle l’épisode relaté dans les évangiles où, lors d’un repas chez un certain Simon, une « Marie » a frotté les pieds du Christ avec du parfum puis les a essuyés avec ses cheveux.

Dierick Bouts - Le Christ dans la maison de Simon - vers 1445-50 - Staatliche Musen zu Berlin - Image disponible sur Wikimedia Commons

Gros plan sur le tableau de Dierick Bouts : Marie (Marie-Madeleine ?) essuie les pieds du Christ avec ses cheveux. A côté d'elle : son pot à parfum.

Cette Marie était-elle Marie-Madeleine ? On n’en sait rien. Ainsi donc, par convention, une femme représentée avec un pot à parfum, c’est forcément Marie-Madeleine alors qu’on ne sait pas si c’est elle qui a utilisé le fameux pot. Ah ! La puissance de la pensée magique qui se construit sur de vagues similitudes avant de se figer en inexorables certitudes !

DEUXIEME ASPECT de notre Magdalena : Après la femme mariée ou l’amie fidèle,  voici la Femme aux pieds de l’Homme, la femme qui lui asperge les pieds de parfum et les frotte avec ses cheveux. It’s good to be the Man, non ?

L’amie fidèle ? La femme ? L’amante ?

Après l’énigmatique statue de Marie-Madeleine à la poitrine nue mais au pubis, au dos et aux fesses couverts par sa longue crinière blonde, il est temps de consacrer quelques articles à celle qui occupe une place de choix parmi nos « apparitions de la Grande Femelle ».

Marie de Magdala. C’est son nom dans les évangiles et, la concernant, on n’est à peu près sûr que de deux choses : Elle était là, au pied de la croix, lors de la crucifixion et c’est elle qui a vu Jésus en premier après la résurrection. On sait aussi qu’elle était « amie » du Christ qui l’avait débarrassée de 7 maux. Voilà. C’est à peu près tout… et ce n’est pas grand chose.

Gabriel Wüger - Crucifixion - 1868 - Image disponible sur Wikimedia Commons

Sur la scène ci-dessus : Marie-Madeleine au pied de la croix, Marie (la Vierge, la Madonne) à gauche, Jean à droite. Certains artistes estiment Marie-Madeleine tellement importante qu’ils la représentent seule auprès du Christ, ainsi Luca Signorelli :

Luca Signorelli - Crucifixion avec Marie-Madeleine - Vers 1500 - Galerie des offices, Florence - Image disponible sur Wikimedia Commons

Même chose pour Arnold Böcklin qui représente Marie-Madeleine comme une veuve au chevet de son mari mort :

Arnold Böcklin - Le chagrin de Marie-Madeleine devant le cadavre du Christ - 1867

Tout cela, ainsi que la découverte de nouveaux textes de l’époque du Christ, ainsi que la nécessité de plus en plus clairement ressentie de contrebalancer notre grand Dieu Mâle par une Grande Femelle, ont amené diverses théories (qui ont fait la fortune de l’écrivain Dan Brown) d’un mariage entre Jésus et Madeleine, voire même d’une descendance du Christ.

PREMIER ASPECT de Magdalena, donc : La femme mariée, la maîtresse ou, au minimum, l’amie intime.