Archives de Catégorie: La Madonne

Aux pieds de la Madonne : Ce n’est pas si fréquent

Allez donc à Genève pour admirer une toile du Suisse Konrad Witz (v.1400-v.1445) ! Vous y verrez un homme aux pieds d’une femme. C’est toujours un bon moment.

Aux esprits grincheux qui vont dire que le cardinal de Metz (1) est aux pieds de Jésus, je rappelerai le titre du tableau : « Présentation du cardinal de Metz à la Vierge« . Pas au Christ. Cliquez l’image et regardez St-Pierre (le type avec ses clés) : C’est bien Marie qu’il observe, pas Jésus (dans le cas du cardinal, c’est difficile de savoir). Et puis, que dire de la taille de Marie ? Beaucoup plus grande que celle des deux hommes : C’est bien elle qui domine cette scène et vers laquelle les regards convergent.

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Konrad Witz - "Présentation du cardinal de Metz (ou de Meez) à la Vierge" - Vers 1443-44 - Musée d'Art et d'Histoire, Genève - Source : kws-rw.de

Ce tableau de Konrad Witz représente donc le monde comme on l’aime : peuplé de femmes géantes devant lesquelles les hommes sont à genoux. Cependant, pour satisfaire les esprits grincheux, j’ajouterai que c’est exceptionnel.

Et oui, les grincheux (et surtout les grincheuses) ont malheureusement raison : Beaucoup de peintres ont représenté la Vierge « en majesté » (assise sur un trône avec Jésus sur ses genoux), entourée de saints, d’anges ou des commanditaires de l’oeuvre. Mais bien souvent, c’est devant le Christ qu’on s’agenouille, pas devant Marie. Voici quelques exemples :

– Commençons par la magnifique « remise des clés (du Paradis à St-Pierre) », peinte vers 1488 par le génial et trop méconnu Carlo Crivelli et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin, que vous pouvez voir en gros plan sur Wikipedia mais, surtout, dans tout l’éclat de ses verts et de ses ors, sur le blog d’une amatrice éclairée. Suivez les yeux de St-Pierre : C’est le Christ qu’il regarde et qui est au centre de la scène.

– Dans le retable de Monforte (Hugo van der Goes, vers 1470) qui est également conservé à la Gemäldegalerie et qui représente également une Vierge en majesté, c’est  le Christ qui est adoré puisqu’il s’agit d’une mise en scène des rois mages, accourus à Bethlehem à la naissance de Jésus.

(1) Pour la petite histoire, cette toile exposée à Genève raconte une anecdote très locale, le moment de gloire d’un type du coin, François de Metz (« Metz » comme Metz-Tessy, commune proche d’Annecy, qu’on appelait en vieux français « Meez »), qui s’est élevé dans la hiérarchie catholique d’abbé à évêque de Genève avant de participer en 1440 à l’élection (avec les autres prélats schismatiques du Concile de Bâle) du pape Félix V et d’être nommé cardinal par ce dernier. Félix était en fait le comte de Savoie Amédée VIII et, comme son élection n’a jamais été reconnue par le Vatican, on l’appelle un « antipape ». Par ricochet, De Metz est considéré comme un « anti-cardinal ». Konrad Witz a donc peint « L’anti-cardinal François de Metz présenté à Marie (et Jésus par la même occasion) par St-Pierre ».

Femmes voilées au temps d’Holbein

Après le portrait d’Anne de Clèves, j’ai eu envie de mettre sur le blog une autre peinture célèbre d’Hans Holbein le Jeune :

Darmstädter Madonna par Hans Holbein le Jeune - 1526-28 - Normalement exposée au Schlossmuseum de Darmstadt, prêtée depuis 2004 au musée du Städel à Francfort

Au pied de la madonne, se trouvent le commanditaire de l’oeuvre, le maire de la ville de Bâle, Jakob Meyer zum Hasen, ainsi que sa première femme, alors décédée, sa seconde femme et sa fille (à droite toutes les trois). Ce qui m’interpelle, sur cette toile, c’est la coiffure des femmes :

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1526, en Suisse : 2 femmes voilées. A l’époque où Hans Sebald Beham gravait à tour de bras des images mythologiques ou bibliques de femmes nues, à l’époque où Lucas Cranach peignaient des bourgeoises en bijoux et chapeaux, voici soudain deux austères femmes voilées. Deux exceptions ? Pas vraiment si on considère ce portrait de jeune fille exposé au Mauritshuis de La Haye et réalisé par le même Hans Holbein vers 1520-1525 (image decadence-europa.over-blog.com) :

Les coiffes de nonne abondent déjà en 1503 au sein de la famille d’Ulrich Schwartz, peinte par Holbein l’Ancien, père d’Holbein le Jeune. Et les femmes voilées ne sont pas un thème réservé aux Holbein, puisqu’on en trouve d’autres, peintes par des peintres allemands de la même époque, ainsi pour Barthel Beham (1502-1540) avec son portrait de Margaret Urmiller (Joli voile islamique, non ? Non. C’est un voile chrétien.) :

Portrait de Margaret Urmiller et sa fille - Barthel Beham - 1525 - Philadelphia Museum of Art (image du musée)

Notons aussi que ce voile n’est pas une passade du début du XVIème siècle et qu’il ne se limite pas à l’Allemagne ou à la Suisse alémanique : Un siècle plus tôt, déjà, Rogier van der Weyden peignait en Flandre une femme à la coiffe imposante.

Toutes les femmes ne s’habillaient pas de la même façon et, au début du XVIème siècle, une coiffe type « bonnet de rasta-man » semblait très populaire. On la trouve notamment sur la tête de Sybille von Freyberg peinte par Bernhard Strigel (1465-1528) ou sur la femme au perroquet peinte en 1529 par Barthel Beham ou encore sur Ursula Rudolph, peinte l’année précédente par le même Beham.

Et à côté de ces femmes qui cachent leurs cheveux sous des voiles ou dans des coiffes, il y a celles qui portent uniquement un chapeau et toutes celles qui se baladent tête nue. Alors que Venise commence son siècle du libertinage et de la prostitution (cf article « Pourquoi la prostituée est blonde« ), les idées austères de Martin Luther se répandent en Europe. Trois siècles après l’extermination des Cathares (qui détestaient tout ce qui était « terrestre »  et exigeaient l’abstinence de leurs ouailles) et 30 ans après l’éxécution du « prophète » fanatique Jérôme Savonarole (qui imposait aux Florentines de se cacher du regard des hommes), voici que les premières guerres de religion éclatent en Europe (1529, en Suisse justement) entre catholiques et protestants.

En ces temps tourmentés, les différences de croyances et d’interprétation des mêmes textes saints pouvaient se repérer facilement : Il suffisait de regarder les têtes des femmes. Oh ! Quelle surprise ! Ce n’est pas à nous que ça risque d’arriver. Non ?

Quizz : Qui sont ces femmes au sein droit nu ?

Petit test de connaissance historico-biblo-mythologique. Qui sont ces 5 femmes au sein droit nu peintes par Pieter-Paul Rubens entre 1606 et 1630 ? Pour info, elles défilent par ordre chronologique de réalisation par Rubens.

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Réponses :

Vers 1606-11 – Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid : Vénus (image du musée) / 1615 – Museo Nacional del Prado, Madrid : Cérès (image du musée) / Vers 1615 – The Cleveland Museum of Art : Diane (image Wikimedia) / 1622-25 – Musée du Louvre, Paris : Marie de Médicis (image Wikimedia) / 1626-30 – Museo Nacional del Prado, Madrid : Marie (image du musée)

Le jour où Marie a été fécondée

Après deux articles sur Sainte-Anne et sur la vierge Marie, avec son double statut de « Vierge » et d’ « Immaculée Conception », j’ai envie d’écrire un article qui adresse clairement le problème : Puisque Marie n’a pas été ensemencée par Joseph (tout comme sa mère Anne n’aurait pas été ensemencée par son mari Joachim, c’est ce que dit le dogme catholique actuel), alors comment a-t-elle été fécondée ? Pour tenter de trouver une explication, je vais m’aider d’une des oeuvres les plus célèbres d’un des plus grands peintres flamands : le triptyque de l’Annonciation peint à Tournai aux alentours de 1430 par Robert Campin, alias « le Maître de Flémalle », et maintenant exposé aux Cloisters, l’annexe médiévale du Metropolitan  Museum of Art à New York.

Résumons les faits (les dates sont données suivant le calendrier grégorien pour simplifier les choses…) : Le 25 mars, Marie reçoit la visite de Gabriel. Neuf mois plus tard, jour pour jour, elle accouche de Jésus. Y a-t-il là un indice ?

Maintenant, regardons le triptyque (toutes photos par Ad Meskens, Wikimedia Commons) : Robert,Campin,Flémalle,MET,annonciation,triptyque,gabriel,marie,joseph,fécondationSur le volet gauche, Campin a peint les commanditaires de l’oeuvre qui semblent épier la scène qui se déroule sous leurs yeux (sans intérêt pour nous). Sur le volet droit, Joseph (particulièrement vieux et laid !) vaque à ses occupations de menuisier-charpentier. Au centre… vous allez dire que je psychote mais… Gabriel ressemble à un amant aux pieds de sa belle qui le snobe. campin,gabriel,marie,josephRegardons les visages en gros plan. Gabriel et Marie se ressemblent étrangement : même visage, mêmes cheveux blonds bouclés. Que vient faire là ce Joseph qui pourrait être leur père ? D’accord, je psychote. Gabriel n’est qu’un messager. C’est Dieu lui-même qui va féconder Marie ce jour-là.

Avant de passer aux choses sérieuses, remarquez que toute la scène respire le sexe (à mon humble avis). campin,gabriel,marie,annonciation,symboles,fécondation,vagin,vulvePourquoi Marie est-elle si lascive ? Elle est allongée devant le banc, comme si elle lisait sur son lit. Remarquez les fenêtres aux volets ouverts, le très large trou de la cheminée, le chaudron dans une fente verticale du mur au fond de la pièce ! Tous les historiens de l’art commentent les lys blancs ou les bougies éteintes. Moi, je ne vois que ces symboles vaginaux béants.  Et que dire de cette table au centre de la scène ! Un large ovale entre Gabriel et Marie comme une vulve entre les cuisses d’une fille.

Passons maintenant aux choses sérieuses : la semence divine. Elle pénètre la pièce par la gauche, à travers une fenêtre ronde. campin,vagin,semence,divine,fécondation,symboles,annonciationJe ne sais pas si les fenêtres rondes étaient fréquentes à Tournai au XVème siècle mais le rond, le cercle, la couronne, l’anneau sont des représentations usuelles de l’ouverture du vagin.

Pour Campin, la Vierge aurait donc été fécondée par le vagin (mais pouvait-il en être autrement ?), comme toutes les femmes. Le mode de transport de la semence divine, depuis le « ciel » jusqu’au ventre de Marie, reste assez flou. Quant à la transformation de cette semence en bébé qui babille, elle prendra neuf mois, comme pour tout le monde !

Une revanche (modeste) des femmes : « La mère, la fille et le petit-fils » ou « le père, le fils et le saint-esprit » ?

La Sainte Trinité est un dogme assez surprenant du christianisme qui dit que Dieu est en fait trois entités (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) qui n’en forment qu’une. Ce dogme a fait l’objet de nombreux débats et conflits ouverts… mais ce n’est pas l’objet de l’article. Voici une illustration typique de la Sainte Trinité :

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Robert Campin - Sainte Trinité - vers 1430 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Cliquer sur l'image pour voir l'original sur le site du musée

Le fils est représenté mort dans les bras de son père avec le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe.

Pendant une longue période, cette trinité masculine a subi la concurrence d’une autre trinité, aujourd’hui quasiment oubliée, la « Sainte Anne trinitaire ». Celle-ci se compose de Sainte-Anne, de Sainte-Marie et de Jésus; La mère, la fille et le petit-fils.

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Sainte Anne de Strzegom - Auteur inconnu - vers 1400 - Muzeum Narodowe we Wrocławiu (Pologne) - Image publiée sur Wikimedia Commons

La différence n’est-elle pas édifiante ? Quand la trinité traditionnelle tourne autour du thème de la mort (et donc de la résurrection ultérieure, il est vrai), la trinité féminine est, elle, une ode joyeuse à la vie et à la procréation.

Il existe de nombreuses représentations de Sainte-Anne trinitaire. En voici une deuxième (pour le plaisir) pour finir l’article : une fresque de la deuxième moitié du XIVème siècle qui se trouve dans la petite église Sainte-Marie du tilleul, à Gravedona près de Côme (image Wikimedia Commons).

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Une revanche (modeste) des femmes : Marie ou Jésus ?

VIERGE A L’ENFANT ?

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Icône de Sainte Anne - Peut-être originaire de Serbie - XIVème siècle - Musée-Réserve d'Art et d'Histoire d'Etat de Zagorsk (Sergueiev Possad, Russie) - Publié sur Wikimedia Commons

Plutôt « Mère à la Vierge » car il s’agit d’Anne et de sa fille Marie. Une des nombreuses icônes orthodoxes des deux saintes. Mais si l’on croît au dogme de « l’immaculée Conception » qui prétend que Marie n’est pas le fruit d’une relation sexuelle alors, d’une certaine façon, il s’agit quand même d’une « Vierge à l’enfant », voire même d’une « Vierge à la vierge » !

NAISSANCE DU CHRIST ?

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Naissance de Marie - Giovanni da Milano - vers 1350 - Chapelle Rinuccini, église Santa Croce, Florence - Image publiée sur Wikimedia Commons

Voici une scène étonnante, composée uniquement de femmes. Le nouveau-né auréolé n’est pas Jésus mais Marie et la femme dans le lit, c’est donc Sainte Anne. C’est une des peintures de la chapelle Rinuccini dédiée à la vie de Marie et riche en représentations de la mère du Christ et de… Marie-Madeleine (Quelle surprise !).

Vierge à l’enfant ou Vénus à l’enfant ?

Voici une toile que je soumets à votre sagacité : De qui s’agit-il (ne lisez pas la légende !) ? Le garçonnet frisé avec son zizi et ses testicules à l’air ressemble fort à Cupidon/Eros. La jolie femme à laquelle il tend une rose serait donc sa mère , Vénus/Aphrodite.  Mais Vénus est généralement nue. Alors ?

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Parmigianino - Madone à la rose - 1530 - Gemäldegalerie, Dresde - Image HD sur Wikimedia Commons (cliquer sur l'image)

Alors il s’agit de Jésus et non de Cupidon, de Marie et non de Vénus. La confusion est d’autant plus facile que ce portrait a été peint par le Parmigianino et que ce dernier a souvent peint des madones inhabituelles (Ni auréole, ni voile sur la tête de Marie, pas de Jésus dans ses bras). Maintenant, si on regarde la peinture ci-dessous, de l’Américain Benjamin West, est-ce une Vierge à l’enfant ? Non, car le petit garçon a des ailes (et un carquois plein de flèches). Il s’agit de Cupidon. Et la jolie femme richement habillée qui console l’enfant, une rose près de la main, ce n’est pas Marie, mais Vénus.

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Benjamin West - Vénus consolant Cupidon piqué par une abeille - vers 1802 - Musée de l'Ermitage, Saint-Petersbourg - Image HD sur le site du musée (cliquer l'image)

J’aime cette confusion des genres qu’apporte Parmigianino. Peut-on penser que si Marie était Vénus, alors Jésus serait Cupidon ? Jésus, dieu de l’Amour ?