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Seins : Le combat symbolique

Les seins font la une. Après les actions topless des Femen et la mastectomie d’Angelina Jolie, voici la plainte déposée le 15 mai 2013 par Holly van Voast contre la police de New-York pour faire respecter la décision de justice qui autorise depuis 1992 les femmes de l’état de New-York à se promener torse nu dans la rue (suite à l’arrestation de plusieurs femmes « qui avaient dénudé la zone de leur corps située sous le haut de l’aréole » dans un parc de Rochester).

holly van voast msn

L’activiste et photographe Holly van Voast attend l’arrivée de Bill Clinton à New York – 9 novembre 2011 – Source : msn.com

Cela rappelle des combats plus anciens comme le « brûlage de soutiens-gorges » des féministes de 68 ou les seins nus de la femme qui proteste les propositions traditionnalistes (et favorables à la famille) de Jean Royer en 74.

Alors, pourquoi tant de bruit autour des seins de la femme ?

Une femme effectue un strip-tease lors d’un meeting du candidat à l’élection présidentielle Jean Royer, le 26 avril 1974 à Toulouse. Ph. DR

Une femme montre ses seins lors d’un meeting à Toulouse de Jean Royer, candidat à l’élection présidentielle – 26 avril 1974 – Ph. DR – Source : Le Bien Public

D’abord, un constat : Dans la société occidentale contemporaine, les tabous qui entourent le pénis et ceux qui entourent le vagin sont plus ou moins les mêmes. Il y a cependant des tabous qui concernent les seins de la femme et non la poitrine de l’homme. Pourquoi ?

Il y a, je pense, deux traditions qui expliquent cette différence de traitement : la pudeur grecque et la valorisation (déification ?) de l’allaitement maternel.

PUDEUR GRECQUE

Dans la société grecque antique, les femmes étaient des citoyens de seconde zone (elles n’étaient d’ailleurs pas des citoyens, tout comme les enfants, les esclaves et les étrangers : la citoyenneté était réservée aux hommes adultes, tradition qui se perpétuera dans le système électoral français jusqu’en 1944, année de l’ouverture du scrutin aux femmes). Les femmes mariées restaient à la maison et sortaient voilées. Cette pudeur (ce « voilage ») n’était pas exigée des hommes (voir « Homme nu, femme habillée : un concept très antique« ).

Même dans la statuaire antique, seule Aphrodite apparaît parfois nue, suite à la « révolution » initiée par Praxitèle lorsqu’il vendit sa statue de déesse dénudée aux habitants de Cnide (voir « Le jour où commença le culte du corps féminin« ). Encore faut-il ajouter que si l’Aphrodite de Cnide cachait son pubis de la main, les Venus Pudica ultérieures cacheront également leur poitrine (voir « La Vénus doublement pudique« ).

VALORISATION DE L’ALLAITEMENT MATERNEL

A la différence de l’homme, la femme enfante et allaite. Cette particularité de la plus haute importance, voire même ce mystère, a sans nul doute fait l’objet de respect et de vénération depuis les temps les plus reculés : citons les déesses-mères, les idoles de fécondité, Astarte, les idoles crétoises (voir « Idoles qui se pressent les seins« ), Isis qui allaite Horus et, bien sûr, Marie qui allaite Jésus.

Par fusion de ces deux traditions (pudeur grecque et valorisation du sein qui nourrit), le seul sein nu acceptable est le sein allaitant. En dehors de ce cas particulier, une femme qui montre ses seins ne peut être qu’une prostituée (ou toute profession assimilée telle que musicienne, danseuse ou, parfois, bergère). Pour simplifier, une femme qui montre ses seins est soit une respectable mère allaitante, soit une pute.

Se battre pour une égalité de statuts entre la poitrine de la femme et celle de l’homme, c’est donc se battre contre les traditions relatives à la pudeur et à l’allaitement (donc à la famille). C’est dire : « Les seins ? Bof, ce n’est pas très important ». C’est là que la mastectomie d’Angelina Jolie rejoint la plainte d’Holly van Voast.

[Voir aussi : « Le sein, une histoire » par Marilyn Yalom, Galaade Editions, 2010 et « Pudeurs féminines » par Jean-Claude Bologne, Editions du Seuil, 2010]

Femmes de Tournai, par Robert Campin

Robert Campin est un géant de la peinture flamande. Né à Valenciennes vers 1378, il a exercé son talent à Tournai, la grande ville de la Flandre francophone, un siècle avant van Cleve à Anvers, van Orley à Bruxelles ou van Heemskerck à Haarlem.

Voici les portraits d’un homme et de sa femme, réalisés vers 1435 par Campin et exposés à la National Gallery de Londres. Cette fois, pas moyen de confondre le voile de la Tournaisienne avec une simple petite « coiffe ». Si elle n’était pas représentée avec son mari, on pourrait la prendre pour une nonne. Certains se diront peut-être qu’au vu de l’extravagant turban du mari, on a peut-être affaire à un couple d’excentriques. Que nenni !

Vous souvenez vous du magnifique « retable de Mérode », le triptyque de l’Annonciation de Campin exposé au MET de New York, dont on a longuement parlé dans un article précédent (voir « Le jour où Marie a été fécondée« ) ? Vous souvenez-vous du couple de donateurs, sur le panneau de gauche ? Non ? Ah, quel dommage ! Voici un gros-plan pour vous rafraîchir la mémoire :

Ainsi donc, les Tournaisiennes du 15ème siècle se voilaient la tête encore plus que les Anversoises ne le feront 100 ans plus tard.

Comme dans le cas de von Cleve, la représentation de ces femmes lourdement vêtues n’empêche aucunement Campin de peindre la Vierge Marie les seins (ou plutôt le sein) à l’air.

La Vierge à l’enfant du Städel de Francfort est particulièrement remarquable par le modelé donné au sein, le réalisme des mains et le volume du voile… Un voile simplement posé sur la tête comme celui des madonnes de von Cleve.

[Toutes photos sur Wikimedia]

Tête voilée, sein nu – La madonne par Van Cleve

Voici enfin des madonnes de Joos van Cleve. Il en a peint tellement !

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant - 1528 - Fitzwilliam museum (Cliquer l'image pour voir l'original sur le site du musée ainsi qu'un descriptif très intéressant)

Comment ne pas commencer avec cette vierge rigolarde du musée Fitzwilliam à Cambridge ? Une « Maria lactans », une Marie qui sort son sein pour allaiter, n’a rien d’extraordinaire (rappelez vous les « Virgenes de la leche » de Pablo Berruguete). Il s’agit là de la figure habituelle du dévouement de la mère pour son enfant, la « Caritas » si chère au catholicisme. Le sourire de la madonne est plus inhabituel, de même que le bébé tranquillement endormi sur le téton.

Au-delà des vierges à l’enfant, Joos van Cleve et son atelier sont également à l’origine d’une production quasi industrielle de toiles de Marie allaitant Jésus à côté de Joseph. Ces représentations de la « Sainte Famille » sont peu fréquentes en dehors de la production de Van Cleve. Voici un montage des oeuvres les plus connues :

En haut à gauche : Musée de l’Ermitage, St Petersbourg – En haut à droite : Metropolitan museum of art, New York (MET, 1512-13) – Au milieu à gauche : Akademie der bildenden Kunste, Vienne (1515) – Au milieu à droite : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve, 1515) – En bas à gauche : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve) – En bas à droite : National Gallery, Londres (1515-20).

Toutes ces peintures se ressemblent beaucoup : Joseph qui lit à gauche, souvent couvert d’un chapeau de paille, Jésus qui caresse le sein ou qui le tète, le citron et le couteau (pour lesquels je n’ai pas encore trouvé d’explication convaincante).

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le voile porté par Marie. Il ne s’agit pas d’une coiffe posée avec soin, comme sur le portrait de Margaretha Boghe (article précédent), mais d’un morceau de tissu qui semble jeté négligemment sur la tête.

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant (détail) - vers 1530 - Das Weserrenaissance Museum (Château Brake à Lemgo) - Image de la Bildarchiv Foto Marburg (Cliquer l'image puis fouiller pour retrouver la toile entière)

Voici, ci-dessus, un gros-plan sur la Maria Lactans du Schloss Brake, en Rhénanie du Nord-Westphalie. L’attitude de la vierge y est presque identique à celle qu’elle adopte dans la « Sainte Famille » de l’Art Institute of Chicago. Exceptionnellement, la tête du Christ est ceinte d’une auréole mais regardez bien la tête de Marie !

Elle porte en fait deux voiles : Un premier voile, transparent, en dessous et un épais voile de tissu blanc au dessus. En observant avec attention, on retrouve ce double voile dans la plupart des représentations de Marie (les « Sainte Famille » du MET, de l’AIC, de l’Ermitage…).

Signalons enfin que la représentation de la vierge au sein nu, si fréquente à la Renaissance, vit pourtant là ses derniers années puisque le concile de Trente, en 1563, en prohibera l’usage. De l’excès à l’interdit, il n’y a parfois qu’un pas.

Maya, la Madonne de l’Est

Avec les deux derniers articles, j’ai reposé le pied sur le sous-continent indien. J’en profite pour rédiger un article promis depuis très longtemps. Rappelez-vous !

Il y a quelques mois, je vous avais présenté la Yakshi du musée des beaux-arts de Boston (« En Orient, la femme a le pubis fendu« ) et celle de l’université de Caroline du Nord (« Et si la ceinture à sequins était indienne…« ), deux très belles statues de ce génie féminin bienfaiteur, pubis et seins nus, dans une position typique de la statuaire indienne : déhanchée, un bras en l’air, une jambe pliée. Plusieurs statues du musée Guimet adoptent la même position, dont cette « divinité féminine » qui pourrait bien être (pourquoi pas ?) également une Yakshi :

Divinité féminine, originaire du Rajasthan - 10ème siècle - Musée Guimet, Paris

Pour visualiser parfaitement cette position dite du « tribangha » (voir l’explication de la triple flexion sur ce site où vous retrouverez aussi la divinité du Guimet, en plus net), je vous invite à revoir la statue intacte de Yakshi conservée au British Museum (« La Yakshi n’est pas si nue« ). Celle-ci se trouve sous un arbre et s’accroche à une branche. Cette statuaire est très répandue dans les temples hindous. Elle est désignée généralement en français par le nom de « divinité à l’arbre », ce qui est plus facile à dire que « Salabhanjika ». Il y a débat sur l’espèce de l’arbre qui est soit un sal, soit un ashoka. Avec ses longues feuilles pendantes et ses grosses fleurs, l’arbre du British Museum est indéniablement un ashoka mais souvent il ne reste qu’un morceau de branche au dessus de la divinité comme sur le magnifique buste de Salabhanjika du musée Guimet.

J’en viens maintenant (enfin !) au sujet de mon article : Cette imagerie traditionnelle de « divinité à l’arbre » a été reprise dans la tradition bouddhiste pour  représenter la mère de Bouddha, au moment de son accouchement.

La reine Māyā n’a pas accouché chez elle mais pendant un voyage, à proximité de Lumbini (ville du Népal actuel) dans un bois fleuri (cf article Wikipedia). Bouddha est sorti du flanc de Maya alors que celle-ci se tenait debout, en position du tribangha, accrochée par une main à une branche d’Ashoka (ou de sal).

Nouvelle sculpture de la nativité (A droite, Maya qui tient une branche ; Au centre, Gautami Prajapati, sa soeur, qui l'aide à accoucher ; A gauche, Indra et Brahma qui rendent grâce à Maya ; En bas, le bébé Bouddha, debout, une auréole autour de la tête) - Temple de Mayadevi (la déesse Maya) - Lumbini (Népal) - Source : Album Picasa de S. Lawrence

[Cliquer icipour retrouver toutes les photos du temple de Mayadevi de l’album de S. Lawrence]

Tout cela rappelle beaucoup de choses. Forcément ! Tout comme Marie accouche de Jésus dans une étable, loin de chez elle, Maya accouche de Bouddha dans un bois lors d’un voyage. Bouddha (Siddhārtha Gautama), l’Eveillé, le prédicateur, est né entre le 7ème et le 5ème siècle avant JC, ce qui a laissé pas mal de temps pour que l’histoire (la légende, à mon avis, quant aux modalités précises de sortie du bébé, extra-utérin !) se répande. Cette sortie par le flanc me rappelle  aussi certaines représentations médiévales de la sortie d’Eve par le flanc d’Adam (« Eve inférieure ou égale à Adam ? C’est au choix« ).

Mais ce n’est pas tout ! La partie la plus intéressante concernant la naissance du Bouddha n’est pas l’accouchement mais comment sa mère a été fécondée. Māyā a-t-elle été pénétrée par le vagin et rempli de sperme par un homme ? Non. Trop banal. En fait, il se passa un événement merveilleux : Dans un rêve de la reine, un éléphant blanc la pénétra par le flanc. Māyā était vierge… tout comme Marie qui ne fut pas fécondé par l’archange Gabriel, 9 mois avant la naissance de Jésus, mais par… mais par quoi ? (Voir « Le jour où Marie a été fécondée« ).

Queen Maya's Dream par Goldy Malhotra - Source : http://goldymalhotra.in/

Adoration, le cas « Guigone »

Il faut que je rende justice à Nicolas Rolin.

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Rogier van der Weyden (Roger de la Pasture) - Nicolas Rolin et Guigone de Salins sur le Polyptyque du Jugement Dernier (détail des volets fermés, en noir et blanc) - 1443/46 - Hôtel-Dieu, Beaune - Source : Bildarchiv Foto Marburg (bildindex.de)

Dans un article précédent (voir « La madonne couronnée de Jan van Eyck« ), j’ai insisté sur ses 3 femmes officielles, ses 7 enfants légitimes, ses 3 maîtresses connues et ses 2 bâtards reconnus. Bref, j’ai dessiné la caricature de l’homme à femme qui traîne sa bite un peu partout (« I know what you are, what you are, baby / Womanizer / Woman-Womanizer / You’re a womanizer / Oh Womanizer /Oh You’re a Womanizer Baby / You, You You Are / You, You You Are / Womanizer, Womanizer, Womanizer… », comme chanterait Britney Spears).

Mais en fait, non ! Enfin… je ne pense pas.

Le 20 décembre 1423, le très riche et puissant Nicolas Rolin, 47 ans, chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon, épouse à Lons-le-Saunier Guigone de Salins, 20 ans. Elle sera sa dernière épouse et lui donnera 3 enfants. Ces deux-là vivront une relation fusionnelle toute entière illustrée par leur grande oeuvre commune : L’inauguration en 1443 de l’ « hôpital pour les pôvres malades » (maintenant l’Hôtel-Dieu) de Beaune, ville où Guigone passa son enfance. Regardez ce mur de la « grande salle des pôvres » :
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En haut à gauche, dans le blason, les armes des Rolin (3 clés d’or) associées à la tour des Salins. Partout, le nouveau monogramme du chancelier (le N d’or de Nicolas entrelacé avec le G noir de Guigone) et, surtout, la nouvelle devise du chancelier : Le mot « Seulle » suivi d’une étoile d’or à six branches, en l’honneur de sa femme, désormais « Seule étoile » de sa vie. C’est pas mignon, ça !!!!

Alors, et ses maîtresses ?  Et ses bâtards ? C’était avant. Certains disent même qu’il n’a jamais trompé aucune de ses femmes. Les maîtresses, c’était pendant les périodes de célibat (ses deux premières femmes sont mortes). Quant aux enfants qui sont nés de ces liaisons, il les aurait tous reconnus et richement pourvus. C’est ce qu’on dit. Et c’est peut-être vrai.

Est-ce que cela remet en cause mon interprétation de la peinture de Jan van Eyck, « la Vierge du chancelier Rolin », peinte 12 ans après le mariage avec Guigone ? A la réflexion, je ne pense pas. Au contraire, même ! Cette attirance de Rolin pour Marie ne représente-t-elle pas sa liaison avec Guigone ? D’ailleurs, Marie est partout aux Hospices de Beaune. On est en terre catholique, bien sûr, et cela explique sa présence mais Guigone n’est-elle pas la Marie de Rolin comme Galatée était la Vénus de Pygmalion (voir article précédent) ? La « Seule étoile » du très croyant chancelier pourrait aussi bien être Guigone que Marie.

A ceux qui pensent que je plane complétement, je me permets de rappeler la devise adoptée en 1396 lors de la bataille de Nicopolis par le chevalier bourguignon Régnier Pot, futur châtelain de La Roche-Pot, près de Beaune : « A la Belle, tant elle vault ». Qui donc est cette « Belle » à laquelle Pot dédie ses actions ? Vénus ? Non, bien sûr. Il s’agit de Marie.

Femmes géantes

La Vierge « géante » de Jan van Eyck m’a donné envie de rechercher les vraies géantes. Quelles sont les plus grandes représentations de femmes, genre « Statue de la Liberté » ? Les « hit-parades » des plus grandes statues du monde ne manquent pas sur le web mais le classement le mieux fait (et le mieux actualisé !) est tout simplement sur Wikipedia et je l’ai trouvé très surprenant.

A 46 mètres (hors piédestal), Lady Liberty occupe seulement  la 27ème place des plus grandes statues du monde. Les onze premières places (88 à 128 mètres) sont prises par des statues construites très récemment, entre 1989 et 2009, et elles représentent toutes (à deux exceptions près) … Bouddha. En fait, pour être plus précis, elles représentent soit Bouddha, soit des « bodhisattva », des êtres éclairés qui suivent le chemin de Bouddha et sont généralement identifiables à ce dernier. Vous vous demandez sûrement pourquoi j’essaye de vous faire passer des rudiments de bouddhisme, une religion bien trop compliquée pour moi ? Je n’ai pas le choix. Accrochez-vous !

jibo kannon, kurume

Guze Jibo Daikannon (Statue de Jibo Kannon), Kurume, Préfecture de Fukuoka, Japon - achevée en 1983 - Source : Wikipedia/Tim Vickerman

Pour un grand nombre de ces statues géantes, le bodhisattva prend l’aspect d’une allégorie (ou d’un dieu ?) de la compassion. On l’appelle alors Guan Yin en Chine ou Kannon au Japon (pour faire simple). Il peut être mâle ou femelle et ce n’est pas toujours facile d’identifier le sexe : les statues sont très androgynes. Il existe néanmoins une forme typiquement femelle, appelée « Jibo Kannon », qui célèbre l’amour maternel et s’illustre habituellement par une femme qui porte son bébé (pour plus d’infos, je vous recommande ce site très intéressant, en anglais). La Jibo Kannon de Kurume mesure 62 mètres et pointe à la 17ème place.

Alors bien sûr, vous vous êtes dit : « Tiens ! Une Vierge à l’enfant au Japon ! ». Oui, en quelque sorte. Et il y en a d’autres.

Mais qu’en est-il des vraies vierges à l’enfant ? Les versions 100% catho ? Sachez que la plus grande se situe… dans les Dombes, près de Lyon. Elle occupe la 51ème place avec 33 mètres de haut, bien moins que notre Japonaise ou même que notre New-Yorkaise, mais plus grande quand même que l’ultra-connu « Christ Rédempteur » du Corcovado à Rio de Janeiro (30 mètres).

Notre-Dame du Sacré-Coeur ou Vierge du Mas-Rillier ou Madonne de Miribel, Miribel, France - Georges Serraz - Constr. : 1938-41 - Source : Wikipedia/Bhikkhu

Au passage, on est obligé de remarquer la différence de style entre les statues géantes asiatiques actuelles (kitsch maxi, limite mauvais goût) et les statues plus anciennes. Dans le cas de la Vierge du Mas-Rillier, en dépit du béton gris et du ciel blafard, on ne peut qu’apprécier le style Art Déco finissant (plus d’infos et de photos sur la madone et son créateur ici).

Mais revenons-en au classement ! Je n’ai pas encore parlé de la plus grande statue de femme. Ce n’est ni une Kannon, ni une Madonne. Ce serait plutôt une femme combattante (et ce n’est pas une Amazone)…

La madonne couronnée de Jan van Eyck

Comme on l’a dit dans l’article précédent, les hommes à genoux devant une vierge à l’enfant sont généralement à genoux devant l’enfant plus que devant la madonne (la « vierge à l’enfant » forme un ensemble dont la première sert souvent de faire-valoir au second).

Les magnifiques peintures de Jan van Eyck (1390/5-1445) n’y font pas exception (Jésus et le chanoine Joris van der Paele qui s’observent dans la Vierge à l’enfant du Groeningemuseum à Bruges, Jésus qui bénit le prieur Jan Vos dans celle de la collection Frick à New York), sauf dans ce cas :

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Jan van Eyck - "La vierge du chancelier Rolin" - vers 1435 - Musée du Louvre - Source : Wikipedia

Oui, regardez-bien ! Certes Jésus fixe le chancelier Rolin et, l’index et le majeur relevés, il est en train de le bénir. Mais que fait le sieur Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, trois fois marié, père de sept enfants légitimes et au moins deux illégitimes ? Il s’intéresse surtout à la mère qui semble essayer d’éviter son regard. Voici ce que ça donne quand on rapproche l’homme et la femme :  van eyck,rolin,détail

Autre événement rapporté par van Eyck, à part la bénédiction de Rolin qui n’a pas l’air d’y accorder beaucoup d’importance : Le couronnement de la Vierge. En effet, dans le coin, en haut et à droite, un ange apporte une énorme couronne qu’il s’apprête à poser sur la tête de Marie.van eyck, couronnement de la vierge, rolin Et, soudain, l’échelle de valeurs s’est transformée. La Vierge n’est plus le faire-valoir de son fils qui bénit celui qui a payé pour se faire peindre avec lui. Non. La scène de bénédiction passe au second plan et le second plan devient plus intéressant, à savoir l’attirance (l’amour ? le désir ? la dévotion ?) du donateur pour Marie (la peinture ne s’appelle-t-elle pas « La Vierge du chancelier Rolin » ?) qui est par ailleurs en train de se faire couronner reine.

Marie… reine ? Oui c’est compliqué et, plutôt que de répéter bêtement, je vous invite à découvrir vous-mêmes, en commençant peut-être avec cet article qui m’a paru mieux informé que d’autres.

Pour terminer, je me contenterai de vous rappeler cette autre vierge couronnée réalisée par le même van Eyck dix ans plus tôt, vers 1425 : Une peinture qui est presque une miniature (elle mesure aux alentours de 30 cm de haut), d’une vierge géante dans la nef d’une église. J’aimais beaucoup l’énorme Vierge de Konrad Witz… mais celle-ci est carrément géante !madonna in the church, van eyck, detail

La « Madonne dans l’église » est visible à la Gemäldegalerie de Berlin ou, pour les plus pressés, sur Google Art Project.

Aux pieds de la Madonne : Ce n’est pas si fréquent

Allez donc à Genève pour admirer une toile du Suisse Konrad Witz (v.1400-v.1445) ! Vous y verrez un homme aux pieds d’une femme. C’est toujours un bon moment.

Aux esprits grincheux qui vont dire que le cardinal de Metz (1) est aux pieds de Jésus, je rappelerai le titre du tableau : « Présentation du cardinal de Metz à la Vierge« . Pas au Christ. Cliquez l’image et regardez St-Pierre (le type avec ses clés) : C’est bien Marie qu’il observe, pas Jésus (dans le cas du cardinal, c’est difficile de savoir). Et puis, que dire de la taille de Marie ? Beaucoup plus grande que celle des deux hommes : C’est bien elle qui domine cette scène et vers laquelle les regards convergent.

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Konrad Witz - "Présentation du cardinal de Metz (ou de Meez) à la Vierge" - Vers 1443-44 - Musée d'Art et d'Histoire, Genève - Source : kws-rw.de

Ce tableau de Konrad Witz représente donc le monde comme on l’aime : peuplé de femmes géantes devant lesquelles les hommes sont à genoux. Cependant, pour satisfaire les esprits grincheux, j’ajouterai que c’est exceptionnel.

Et oui, les grincheux (et surtout les grincheuses) ont malheureusement raison : Beaucoup de peintres ont représenté la Vierge « en majesté » (assise sur un trône avec Jésus sur ses genoux), entourée de saints, d’anges ou des commanditaires de l’oeuvre. Mais bien souvent, c’est devant le Christ qu’on s’agenouille, pas devant Marie. Voici quelques exemples :

– Commençons par la magnifique « remise des clés (du Paradis à St-Pierre) », peinte vers 1488 par le génial et trop méconnu Carlo Crivelli et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin, que vous pouvez voir en gros plan sur Wikipedia mais, surtout, dans tout l’éclat de ses verts et de ses ors, sur le blog d’une amatrice éclairée. Suivez les yeux de St-Pierre : C’est le Christ qu’il regarde et qui est au centre de la scène.

– Dans le retable de Monforte (Hugo van der Goes, vers 1470) qui est également conservé à la Gemäldegalerie et qui représente également une Vierge en majesté, c’est  le Christ qui est adoré puisqu’il s’agit d’une mise en scène des rois mages, accourus à Bethlehem à la naissance de Jésus.

(1) Pour la petite histoire, cette toile exposée à Genève raconte une anecdote très locale, le moment de gloire d’un type du coin, François de Metz (« Metz » comme Metz-Tessy, commune proche d’Annecy, qu’on appelait en vieux français « Meez »), qui s’est élevé dans la hiérarchie catholique d’abbé à évêque de Genève avant de participer en 1440 à l’élection (avec les autres prélats schismatiques du Concile de Bâle) du pape Félix V et d’être nommé cardinal par ce dernier. Félix était en fait le comte de Savoie Amédée VIII et, comme son élection n’a jamais été reconnue par le Vatican, on l’appelle un « antipape ». Par ricochet, De Metz est considéré comme un « anti-cardinal ». Konrad Witz a donc peint « L’anti-cardinal François de Metz présenté à Marie (et Jésus par la même occasion) par St-Pierre ».

Femmes voilées au temps d’Holbein

Après le portrait d’Anne de Clèves, j’ai eu envie de mettre sur le blog une autre peinture célèbre d’Hans Holbein le Jeune :

Darmstädter Madonna par Hans Holbein le Jeune - 1526-28 - Normalement exposée au Schlossmuseum de Darmstadt, prêtée depuis 2004 au musée du Städel à Francfort

Au pied de la madonne, se trouvent le commanditaire de l’oeuvre, le maire de la ville de Bâle, Jakob Meyer zum Hasen, ainsi que sa première femme, alors décédée, sa seconde femme et sa fille (à droite toutes les trois). Ce qui m’interpelle, sur cette toile, c’est la coiffure des femmes :

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1526, en Suisse : 2 femmes voilées. A l’époque où Hans Sebald Beham gravait à tour de bras des images mythologiques ou bibliques de femmes nues, à l’époque où Lucas Cranach peignaient des bourgeoises en bijoux et chapeaux, voici soudain deux austères femmes voilées. Deux exceptions ? Pas vraiment si on considère ce portrait de jeune fille exposé au Mauritshuis de La Haye et réalisé par le même Hans Holbein vers 1520-1525 (image decadence-europa.over-blog.com) :

Les coiffes de nonne abondent déjà en 1503 au sein de la famille d’Ulrich Schwartz, peinte par Holbein l’Ancien, père d’Holbein le Jeune. Et les femmes voilées ne sont pas un thème réservé aux Holbein, puisqu’on en trouve d’autres, peintes par des peintres allemands de la même époque, ainsi pour Barthel Beham (1502-1540) avec son portrait de Margaret Urmiller (Joli voile islamique, non ? Non. C’est un voile chrétien.) :

Portrait de Margaret Urmiller et sa fille - Barthel Beham - 1525 - Philadelphia Museum of Art (image du musée)

Notons aussi que ce voile n’est pas une passade du début du XVIème siècle et qu’il ne se limite pas à l’Allemagne ou à la Suisse alémanique : Un siècle plus tôt, déjà, Rogier van der Weyden peignait en Flandre une femme à la coiffe imposante.

Toutes les femmes ne s’habillaient pas de la même façon et, au début du XVIème siècle, une coiffe type « bonnet de rasta-man » semblait très populaire. On la trouve notamment sur la tête de Sybille von Freyberg peinte par Bernhard Strigel (1465-1528) ou sur la femme au perroquet peinte en 1529 par Barthel Beham ou encore sur Ursula Rudolph, peinte l’année précédente par le même Beham.

Et à côté de ces femmes qui cachent leurs cheveux sous des voiles ou dans des coiffes, il y a celles qui portent uniquement un chapeau et toutes celles qui se baladent tête nue. Alors que Venise commence son siècle du libertinage et de la prostitution (cf article « Pourquoi la prostituée est blonde« ), les idées austères de Martin Luther se répandent en Europe. Trois siècles après l’extermination des Cathares (qui détestaient tout ce qui était « terrestre »  et exigeaient l’abstinence de leurs ouailles) et 30 ans après l’éxécution du « prophète » fanatique Jérôme Savonarole (qui imposait aux Florentines de se cacher du regard des hommes), voici que les premières guerres de religion éclatent en Europe (1529, en Suisse justement) entre catholiques et protestants.

En ces temps tourmentés, les différences de croyances et d’interprétation des mêmes textes saints pouvaient se repérer facilement : Il suffisait de regarder les têtes des femmes. Oh ! Quelle surprise ! Ce n’est pas à nous que ça risque d’arriver. Non ?

Quizz : Qui sont ces femmes au sein droit nu ?

Petit test de connaissance historico-biblo-mythologique. Qui sont ces 5 femmes au sein droit nu peintes par Pieter-Paul Rubens entre 1606 et 1630 ? Pour info, elles défilent par ordre chronologique de réalisation par Rubens.

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Réponses :

Vers 1606-11 – Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid : Vénus (image du musée) / 1615 – Museo Nacional del Prado, Madrid : Cérès (image du musée) / Vers 1615 – The Cleveland Museum of Art : Diane (image Wikimedia) / 1622-25 – Musée du Louvre, Paris : Marie de Médicis (image Wikimedia) / 1626-30 – Museo Nacional del Prado, Madrid : Marie (image du musée)