Archives de Catégorie: Ce que les hommes fantasment : Danseuses, hôtesses de l’air et autres pin-ups

La vertu de Weimar

Ce serait un peu simple de résumer la république de Weimar (1918-1933) à l’image que nombre Otto Dix (voir articles « Dix et la Vertu et « La vulve/prostituée de Dix ») d’une Allemagne en crise où les hommes sont des gueules cassées et les femmes des prostituées.

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« Le droit des femmes est un des objectifs principaux du Parti Démocratique Allemand » – Affiche du DDP – 1919 – Source : dhm.de

Coincée entre l’Empire allemand de Guillaume II et le 3e Reich de Hitler, la république est aussi une parenthèse de liberté et de progrès pour les femmes. Celles-ci gagnent le droit de vote en 1919, la même année que les Américaines et 25 ans avant les Françaises !

Des lois plus égalitaires améliorent le statut des femmes au travail comme dans la famille. Même si la femme au foyer reste le modèle dominant, un tiers des femmes allemandes travaillent (et pas seulement comme prostituées !). L’amélioration de la situation économique après 1923 ainsi que le vent de liberté qui souffle sur les moeurs permet l’émergence d’une nouvelle femme, active, libre de son corps, sensuelle et sûre d’elle, à l’image de Marlene Dietrich (voir « Femme libérée, jambes écartées (1. Cabaret) ») ou Sylvia von Harden (voir « Portrait de Sylvia von Harden par Otto Dix »).

Singers Britney Spears and Rihanna perform onstage 2011

Britney Spears et Rihanna s’embrassant sur scène à l’occasion des Billboard Music Awards 2011 à Las Vegas – Photo : Ethan Miller (Getty Images pour ABC) – Source : ibnlive.in.com

J’ai lu quelque part que comme les Allemands (fauchés au début des années 20) ne pouvaient plus payer de dot, les femmes n’avaient plus de raison de conserver leur virginité d’avant-mariage (ainsi la dot servait à s’acheter une vierge ?), libérant au passage le corps des femmes. Peut-être…

En tous cas, quand Britney et Rihanna, toutes deux femmes actives, libres et sexy, s’embrassent sur la bouche, elles perpétuent un peu l’esprit libéral de la république de Weimar.

Le nu dramatique

Voici un article qui va demander un peu de gymnastique cérébrale ! C’est quoi ça, le « nu dramatique » ?

D’accord ! C’est juste un terme que j’ai inventé pour désigner la façon un peu artificielle de mettre en scène les modèles dans les photos anciennes. On pourra me rétorquer qu’il y a toujours une mise en scène dans les photos de studio… oui. OK.

Albert Arthur Allen - The Model Series #10

Albert Arthur Allen – Un des 15 « tableaux » de la série « The Model » – 1925

Alors disons que je pense à une mise en scène « grandiloquente » ou plus simplement théâtrale, tragique ou… dramatique.

Le cas de la photo ci-dessus me semble particulièrement intéressant. Le prolifique photographe Albert Arthur Allen (1886-1962) a publié de nombreux portfolios de nus féminins. En 1925, son studio d’Oakland (« The Allen Institute of Fine and Applied Art ») brûle et il construit à la place un studio de cinéma (« The Classic Motion Picture Corp ») dans lequel il commence par tirer une série de 15 tableaux de 7 modèles dont il a lui-même chorégraphié les mouvements, en vue d’un film… qui ne verra jamais le jour. Le studio déposera en effet le bilan en 1927 et Allen arrêtera son activité de photographie de nus suite à une condamnation pour obscénité en 1930.

Allen a une vue très élitiste des 7 modèles qu’il a photographiées. Il écrit d’elles qu’elles sont « au-dessus de la moyenne, tant mentalement que physiquement ou moralement ». Elles sont les ambassadrices d’un nouvel âge qu’Allen appelle de ses voeux : l’Age de la Nudité. Cette vision d’une société nouvelle de jeunes gens et de jeunes femmes nus, sains, sportifs, joyeux et optimistes se retrouve dans les mouvements naturistes des années 30. On en reparlera.

Je souhaite aussi parler de la photographe autichienne Trude Fleischmann (1895-1990) qui établit son studio à Vienne en 1920 et se spécialise dans les photographies d’artistes.

Trude Fleischmann La danseuse Claire Bauroff photographiée par Trude Fleischmann à Vienne, 1925

La danseuse Claire Bauroff photographiée par Trude Fleischmann à Vienne, 1925 – Source : Article de Timm Starl consacré à Trude Fleischmann

Elle expose en 1925 une série de photos de la danseuse Claire Bauroff qui est confisquée par la police (ce qui fait grimper sa notoriété… Ah! L’odeur du soufre !). On pourra comprendre que le bourgeois viennois se soit effarouché à la vue de la fente de Claire, même si les danseuses sont associées à la nudité et au sexe, voire à la prostitution, depuis les temps les plus reculés (voir « Les femmes tatouées d’Hathor« ).

Puisqu’on parle de danseuses, de nudité et de mise en scène dramatique, je citerai une autre Viennoise, Dora Kallmus (1881-1963), aussi appelée « Madame d’Ora », grande photographe des années 1910 à 1940, connue pour ses portraits de Joséphine Baker, Tamara de Lempicka ou Colette…

NB : Pour plus d’informations sur Albert Arthur Allen, voir les sites Transverse Alchemy et Historical Ziegfeld Group.

L’invention de la pinup, par Domergue ?

« C’est moi qui ait inventé la pinup », aurait-il dit… Et il n’avait pas complètement tord.

[Dessus à gauche : Pamela Barton aux courses – A droite : L’avant-scène – Les Parisiennes de Domergue sont parfois accompagnées d’un homme, toujours le même, distingué et à monocle, quand elles se rendent aux courses ou au théâtre.]

Quand on regarde les huiles de Jean Gabriel Domergue (1889-1962), on ne peut s’empêcher de penser à Toulouse-Lautrec et à Degas, par les couleurs utilisées, par les lieux  (pas mal de cabarets) et par les personnages (pas mal de danseuses).

Il y a cependant de nombreuses différences : Domergue peint toujours une femme, généralement en plan rapproché (torse + tête), généralement seule, généralement habillée d’un chapeau et d’une robe  très décolletée qui montre les épaules (Admirez l’échancrure de Pamela Barton !).

Les femmes de Domergue se ressemblent toutes : même forme de visage, même minceur, mêmes petit nez retroussé et petites lèvres rouges, même élégance.

[Dessus à gauche : Au Ciros – A droite : Au Moulin Rouge – Les Parisiennes passent beaucoup de temps dans les bars et les cabarets, à boire, seules.]

On dit de Domergue qu’il a inventé l’image de la « Parisienne ». C’est à dire ? Une femme mince et élégante ? Une bourgeoise qui n’a pas beaucoup de choses à faire, si ce n’est aller aux courses ou au spectacle ? Une femme seule et disponible ? Une femme facilement nue, comme Rita, Pamela, Eliane… ? Une très belle femme nue, comme Joséphine Baker ?

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[Dessus à gauche : Music-hall Girl – A droite : Le modèle aux seins nus]

La Parisienne de Domergue est-elle une pinup ? Par son look habillé-dénudé et l’époque à laquelle elle a été créée (les années 30), on pourrait la raccrocher à la vague des pinups américaines. Il y a cependant une différence de taille : alors que la « Parisienne » est une bourgeoise (voire même une aristocrate) oisive, toujours assise ou allongée, habillée ou complètement nue, la pinup américaine est une fille du peuple qui travaille (quand bien même elle passe l’aspirateur !… Voir « Oups ! Tu me tires, chéri ?« ), qui bouge ses gambettes et n’hésite pas à soulever sa jupe et montrer ses cuisses. Il y a chez l’Américaine plus de vie, plus d’humour, plus de dévergondage.

Faut-il s’étonner si la fille du peuple fut plus populaire ?

[Les images ci-dessus sont toutes extraites du site art-expertise. Cliquer les vignettes pour voir les reproductions sur le site. Et pour voir de vraies toiles de Domergue, visitez jusqu’au 16 septembre 2012, l’expo « Et Domergue créa… la Parisienne » au musée du Montparnasse à Paris. ]

Montrer son corps (tatoué) pour (très bien) gagner sa vie

Avant les dizaines de « Suicide Girls » écloses ces dernières années comme le muguet au mois de mai, y avait-il des femmes tatouées en Occident ?

A vrai dire, pas beaucoup. On connaît bien sûr Milady de Winter, l’espionne de Richelieu que d’Artagnan (un temps son amant) fera racourcir par le bourreau de Béthune : En passant par la prison, péché de jeunesse, elle avait été marquée au fer rouge d’une fleur de lys sur l’épaule. Mais est-ce que le fer rouge appliqué aux forçats, ça compte comme tatouage ?

Les seules femmes tatouées « occidentales » que j’ai trouvées ne sont pas mortes depuis si longtemps. Elles étaient presque toutes américaines et s’appelaient Annie Howard, Artoria, Betty Broadbent, Djita Salomé, Emma de Burgh, Irene Woodward, Irma Senta, Lady Viola, Lotta Pictoria, Maud Arizona, May Vandermark, Nora Hildebrandt, Queenie Morris…

Lady Viola

Leurs points communs : elles travaillaient toutes pour des cirques ou des Freak shows (encore appelés Sideshows), elles étaient très bien payées, elles étaient complètement couvertes de tatouages (tête exceptée) et leurs tatouages glorifiaient généralement l’Amérique (têtes de président, aigles, drapeaux, cowboys…).

On trouve de nombreuses cartes postales et photos « vintage » de ces femmes sur la toile. On trouve aussi beaucoup d’inexactitudes copiées de site en site et très peu d’info intéressante… Et puis je suis tombée sur Amelia Klem ! Cette fille (tatouée) a fait un très intéressant travail de recherche sur les « Tattooed Ladies » dont une partie est accessible à tous : voir le PDF « A life of her own choosing – Anna Gibbons’ fifty years as a tattooed lady« .

Artoria

Anna (Burlingston) Gibbons est devenue « Artoria, tattooed girl » en 1919 (elle avait 26 ans) avec le Pete Kortes Show avant de signer l’année suivante avec « The Greatest Show on Earth », le cirque Ringling Brothers-Barnum & Bailey. Patriotiques sur la poitrine (George Washington entre 2 « Stars & stripes »), ses autres tatouages sont plutôt ‘renaissance italienne », comme la Cène de Michel-Ange sur le dos, car son mari et tatoueur personnel Red Gibbons aimait ça.

Artoria a vraisemblablement croisé une autre performeuse connue, Lady Viola, encrée dans les années 1920, et qu’on a parfois surnommée “The Most Beautiful Tattooed Woman in the World.”  Sûrement la plus patriotique : 6 présidents sur la poitrine, le Capitole sur le dos, la statue de la Liberté sur une jambe… !

Les plus anciennes célébrités de la profession sont Nora Hildebrandt et Irene Woodward qui on commencé leur activité au début des années 1880, avant l’invention de la machine à tatouer électrique, brevetée en 1891. Elles ont lancé le mythe des femmes tatouées de force par les indiens.

Au tournant du 20ème siècle, ces femmes gagnaient entre 25 et 250$ par semaine, suivant la qualité de leur spectacle et le lieu où elles exerçaient, soit nettement plus que le salaire moyen d’une famille ouvrière qui était de 7 à 10$/semaine à cette époque (voir texte d’Amelia Klem).

Elles étaient très bien payées car les hommes se pressaient pour les voir se dévêtir (les jambes, les bras, parfois le ventre) tout en racontant leurs histoires de tatouage forcé par des tribus sauvages. Exotisme-contrainte-nudité, un trio gagnant !

Elles étaient les pin-ups de l’époque et ont été reproduites sur de nombreuses photos et cartes postales. Même Groucho Marx n’y a pas résisté, quand il chante les attraits de Lydia la tatouée dans « Un jour au cirque » (At the circus) en 1939 :

Oh Lydia, Oh Lydia
Now have you met Lydia
Lydia the tattooed lady
She has muscles men adore-so
And a torso even more-so
Oh, Lydia, Oh Lydia
Now have you met Lydia
Lydia the queen of tattoo
On her back is the battle of Waterloo
Beside it the wreck of the Hesperus too
and proudly above waves the red white and blue
You can learn a lot from Lydia
There’s Grover Walen unveilin’ the Trylon
Over on the West Coast we have Treasure Island
There’s Captain Spaulding exploring the Amazon
And Lady Godiva–but with her pajamas on
She can give you a view of the world in tattoo
If you step up and tell her where
Mon Paree, Kankakee, even Perth by the sea
Or of Washington crossing the Delaware
Oh Lydia, Oh Lydia, now have you met Lydia
Lydia the queen of them all
She has a view of Niagara which nobody has
And Basin Street known as the birthplace of jazz
And on a clear day you can see Alcatraz!
You can learn a lot from Lydia!
–Lydia the queen of tattoo!

[Paroles sur parolesmania]

Les femmes tatouées d’Hathor

A l’exception d’Ötzi, congelé plus de 5000 ans dans les glaces des Alpes jusqu’à sa découverte en 1991, les plus anciens corps tatoués connus étaient des femmes égyptiennes : 3 momies datées à moins 2000 avant JC et retrouvées dans la vaste nécropole de Deir el-Bahari près de Louxor.

Trois, c’est pas beaucoup ! Et pourtant ces trois-là ont suscité pas mal de fantasmes.

Reconstitution des tatouages d'Amunet, tombe de Deir el-Bahari, Egypte, vers 2000 avant JC, d'après Luc Renaut - Photo de fond : Stock libre de droit mjranum

Je vais essayer de m’en tenir aux « faits » tels qu’ils sont présentés dans un article du sérieux Smithonian, « Tattoos, the ancient and mysterious history« , par Cate Lineberry.

Des trois femmes tatouées mommifiées, une seule a été identifiée par les inscriptions funéraires : il s’agit d’une prêtresse de haut niveau, appelée Amunet. C’est à peu près tout ce qu’on sait ! Le reste, c’est du bruit et des hypothèses : Comme une femme tatouée, ça fait parfois « mauvais genre », on a dit des 3 femmes que c’étaient des danseuses (au cas où vous l’ignoriez, les danseuses ont mauvais genre… surtout celles de l’opéra en tutu qui montrent leur culotte et celles du Moulin Rouge qui lèvent leurs jupons !). Pourtant les mommies se trouvaient dans une zone réservée  aux princesses et aux femmes de l’élite de cette époque. Alors quoi ? « Mauvais genre » donc concubines ? Pourquoi pas putes ?

La reine-Pharaon (ça a existé !) Hatchepsout a régné une vingtaine d’années sur l’Egypte entre 1479 et 1458 avant JC. Son énorme temple funéraire occupe la moitié du complexe de Deir el-Bahari, sur la rive ouest du Nil, près de Louxor. On y trouve une chapelle d’Hathor (voir la photo d’une colonne hathorique de cette chapelle à l’article précédent « Hathor, fille du soleil« ). Le culte d’Hathor, déesse de la fécondité et des festivités, était mené par des prêtresses aussi bien que des prêtres (phénomène semble-t-il assez rare en Egypte où le culte est plutôt une affaire d’hommes) de façon très « festive » (danse, musique, ivresse… Certains penseront : « Et plus si affinités ? »). Ainsi, quand on a trouvé des mommies de femmes tatouées à proximité du temple d’Hathor, je peux imaginer les amalgames : prêtresse-danseuse-prostituée au service d’un culte de la procréation et de la fête… même si procréation et fête n’implique pas orgie et partouze !

Reconstitution des tatouages d'une momie de Deir-el-Bahari, d'après Luc Renaut - Photo de fond : Stock libre de droit mjranum

Le travail de recherche de Luc Renaut, « Le tatouage féminin dans les sociétés anciennes et traditionnelles : Beauté, sexualité et valeur sociale » m’a permis de savoir à quoi ressemblaient les tatouages de deux des momies du temple d’Hatchepsout.

J’ai appliqué les  dessins en annexe du travail de Luc Renaut sur des photos de modèles libres de droits de mjranum et le résultat est plutôt intéressant, je trouve.

Pourquoi Amunet a-t-elle fait tatouer une multitude de points sur son ventre ? Cate Lineberry en parle comme la représentation possible d’un de ces filets de perles qu’on enroulait sur les momies pour les protéger et « tout conserver à l’intérieur ». Une façon de protéger le ventre de la femme ou le foetus pendant la grossesse ? Etait-ce lié au culte ou était-ce une sorte d’ « amulette » que la prêtresse avait dessiné sur son corps pour se protéger, elle ou son bébé ?

Le tatouage de l’autre femme est très différent : mieux réparti sur le corps, plus décoratif. Sans doute inspirée par la gestuelle de la modèle, j’ai imaginé une danseuse exerçant son art couverte de ses seuls tatouages. Voilà que moi aussi, je fantasme sur les danseuses ! Faut bien admettre qu’il aurait suffi d’ajouter une perruque noire, des boucles d’oreilles et des bracelets pour que l’illusion soit parfaite.

Danseuses - Détail d'une fresque de la tombe-chapelle de Nébamon, Thèbes, Egypte - 14ème siècle avant JC - British Museum, Londres - Source : Wikipedia

Les danseuses égyptiennes, tout comme les servantes et la plupart des femmes de condition modeste, étaient nues dans la chaude Egypte de Pharaon (voir article « Quand la servante égyptienne était nue« ). On remarque que les danseuses portaient une ceinture autour des hanches, à l’endroit même du tatouage le long du ventre de la momie de Deir el-Bahari.

« Ouled-Nail » ou Du danger d’être trop belle ?

Actuellement, le nom « Ouled-Nail » désigne les membres d’une tribu installée dans les hauts-plateaux de l’est algérien (Djelfa, Bou Sâada, Biskra).

A l’époque de la colonisation de l’Afrique du Nord par la France, c’est aussi un nom qui revient dans un grand nombre de clichés de femmes dénudées pris en Tunisie par le photographe Rudolf Lehnert (Voir ci-dessous ou « Fatma, de la tribu des Ouled Nail, Tunis« ) ou par d’autres (voir la carte postale « Femme des Ouled-Nails » éditée par D’Amico, libraire à Tunis).

Pour comprendre ce qu’étaient les Ouled-Nails pour le colonisateur français, laissons parler Guy de Maupassant qui voyagea longuement en Algérie (in « Province d’Alger », un des récits du recueil « Au Soleil« , publié en 1884) :

« Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert. Les rues populeuses sont pleines d’Arabes couchés en travers des portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc ; et soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large coiffure qui semble d’origine assyrienne surmontée d’un énorme diadème d’or. Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont cerclés de bracelets étincelants ; et sa figure aux lignes droites est tatouée d’étoiles bleues… »

« Courtisanes », le mot est lâché. Dans un texte de 2007 (« Des maladies vénériennes, de la prostitution et du mythe des Ouled Naïl dans l’Algérie coloniale« ), le professeur Abid relate le développement de la prostitution qui a accompagné les troupes d’occupation et l’exploitation toute particulière des femmes des tribus Ouled-Nail.

Alors, pourquoi ces femmes plutôt que d’autres ? Les explications qui reviennent sans cesse sont la finesse de leurs traits, la richesse de leurs vêtements, l’attrait de leurs danses. Ainsi, ces (trop) belles Maghrébines furent la proie des maquereaux et des  mères-maquerelles et devinrent synonymes de danseuses prostituées (voir « La danseuse prostituée dite « Ouled Naïl », entre mythe et réalité (1830-1962) » de Barkahoum Ferhati).

Le peintre Etienne « Nasr Eddine » Dinet (1861-1929), Français converti à l’islam et installé à Bou Sâada, nous a laissé de nombreuses peintures de jeunes femmes Ouled Nail (voir cette « baigneuse au clair de Lune » avec le manteau rouge, le diadème et les bracelets décrits par Maupassant) et une autre explication possible au ratissage massif de ces femmes pour fournir les bordels algériens : Elles ne semblaient pas partager la pudeur des autres femmes arabes et ne craignaient pas, semble-t-il, la nudité (mais Dinet, tout respectueux des Algériens, de leurs coutumes et de l’Islam qu’il fut, ne se laissa-t-il pas, lui aussi, emporter par l’orientalisme dénudé qui était tant à la mode à cette époque ?).

Etienne Dinet, Raoucha, 1901, musée national Nasr Eddine Dinet de Bou Sâada, image Wikipedia

Cependant, ce serait peut-être trop simple d’accuser toujours uniquement le colonisateur. En ce qui concerne la présence des Ouled-Nails en Tunisie et la vente de ces (trop jolies) femmes comme esclaves ou concubines avant l’arrivée des Européens, voir ce post.

Portrait d’une Ouled Nail tunisienne par Rudolf Lehnert

Après de nombreux articles illustrés par des photos de nues, j’avais envie de passer à autre chose. Je n’ai toujours pas fini de parler de la femme et du serpent, je sais, mais j’y reviendrai plus tard. Après le nu, je souhaitais parler du voile. Bien sûr. Logique. Et il y a tellement de choses à dire !

On va y aller calmement. Je ne chercherai pas à être exhaustive.

Je commence donc avec un portrait très populaire sur le web. Il est repris sur des dizaines de sites. On comprend facilement pourquoi : C’est un très joli portrait de femme, tirage papier d’un négatif sur plaque de verre pris en 1904 par le photographe Rudolf Lehnert (Grossaupa, Bohême, 1878 – Redeyef, Tunisie, 1948) au tout début de sa « première période tunisienne ».

Lehnert s’est associé à l’Allemand Ernst Landrock (gestionnaire puis propriétaire des droits de la plupart des clichés de Lehnert) dans un studio photo à Tunis puis dans un autre studio au Caire qui ont débité des cartes postales à l’adresse des touristes et militaires occidentaux de passage. Sans doute en réponse à la demande de leurs clients friants d’orientalisme dénudé, le studio Lehnert & Landrock a fourni de très nombreuses cartes érotiques de femmes voilées qui se dévoilent. Les jeunes filles (parfois même très jeunes !) photographiées dans des mises en scène d’un Orient fantasmé de harems et de femmes lascives sont probablement des danseuses ou des prostituées (l’un n’exclut pas l’autre).

Le portrait ci-dessus est soit légendé « Jeune Tunisienne » (Tunisian girl), soit « Ouled-Nail ». Après recherche, je me suis dit que, là aussi, l’un n’excluait pas forcément l’autre. Je ne connaissais pas les « Ouled-Nail ». J’y reviendrai très bientôt.

[Photo HD sur le Flickr de Art&Vintage]