Archives mensuelles : juin 2014

Portrait de secrétaire par August Sander

August Sander, Secretary at West German Radio, Cologne, 1931ptt.Secrétaire à la station de radio Westdeutscher Rundfunk à Cologne par August Sander (1876-1964), 1931. Cette femme qui fume coiffée à la garçonne ne vous rappelle-t-elle pas Sylvia von Harden (voir « Portrait de Sylvia von Harden par Otto Dix ») ?

© Estate of August Sander / SODRAC (2008) – Source : arttattler.com

La vertu de Weimar

Ce serait un peu simple de résumer la république de Weimar (1918-1933) à l’image que nombre Otto Dix (voir articles « Dix et la Vertu et « La vulve/prostituée de Dix ») d’une Allemagne en crise où les hommes sont des gueules cassées et les femmes des prostituées.

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« Le droit des femmes est un des objectifs principaux du Parti Démocratique Allemand » – Affiche du DDP – 1919 – Source : dhm.de

Coincée entre l’Empire allemand de Guillaume II et le 3e Reich de Hitler, la république est aussi une parenthèse de liberté et de progrès pour les femmes. Celles-ci gagnent le droit de vote en 1919, la même année que les Américaines et 25 ans avant les Françaises !

Des lois plus égalitaires améliorent le statut des femmes au travail comme dans la famille. Même si la femme au foyer reste le modèle dominant, un tiers des femmes allemandes travaillent (et pas seulement comme prostituées !). L’amélioration de la situation économique après 1923 ainsi que le vent de liberté qui souffle sur les moeurs permet l’émergence d’une nouvelle femme, active, libre de son corps, sensuelle et sûre d’elle, à l’image de Marlene Dietrich (voir « Femme libérée, jambes écartées (1. Cabaret) ») ou Sylvia von Harden (voir « Portrait de Sylvia von Harden par Otto Dix »).

Singers Britney Spears and Rihanna perform onstage 2011

Britney Spears et Rihanna s’embrassant sur scène à l’occasion des Billboard Music Awards 2011 à Las Vegas – Photo : Ethan Miller (Getty Images pour ABC) – Source : ibnlive.in.com

J’ai lu quelque part que comme les Allemands (fauchés au début des années 20) ne pouvaient plus payer de dot, les femmes n’avaient plus de raison de conserver leur virginité d’avant-mariage (ainsi la dot servait à s’acheter une vierge ?), libérant au passage le corps des femmes. Peut-être…

En tous cas, quand Britney et Rihanna, toutes deux femmes actives, libres et sexy, s’embrassent sur la bouche, elles perpétuent un peu l’esprit libéral de la république de Weimar.

Dix et la Vertu

Otto Dix (1891-1969), gardien de la vertu (cf billet « La vulve / prostituée de Dix ») ? Je ne pense pas. Certaines de ses oeuvres pourraient même nous laisser croire, de prime abord, qu’il était plutôt « déviant ».

1922 Minneapolis

Little Girl – Otto Dix – 1922 – The Minneapolis Institute of Arts – source : art-4-home.com

D’abord, que penser de cette peinture de petite fille complètement nue, à la peau diaphane ?… étrange ! Pourquoi le ruban rouge dans les cheveux ? S’agit-il d’une enfant prostituée, comme la petite prostituée au noeud rouge (coiffée également avec une natte) peinte la même année ?

1922

Rêve du Sadique – Otto Dix – 1922 – Source : Wikiart

Et que penser du « Rêve du sadique », représentation gore de femmes écartelées et sanguinolantes, sous les yeux satisfaits d’une dominatrix à fouet ?

"Lustmord" (Crime sexuel) - Otto Dix - 1922 ?

« Scene II (Lustmord) », Scène II (Crime sexuel) – Otto Dix – 1922 – Source : kirgiakos.tumblr.com

Enfin, que penser des nombreuses représentations de crimes sexuels peintes par Dix (ainsi que d’autres artistes de l’époque comme Georg Grosz) ?

Je n’ai aucune réponse à apporter mais je vous propose quelques axes de réflexion. D’abord, les tableaux les plus sexuellement malsains de Dix ont tous été peints en 1922, au plus fort de l’épouvantable crise économique qui a secoué l’Allemagne de 1919 à 1923 (hyperinflation, chômage, pauvreté). De très nombreuses femmes se sont prostituées à cette époque pour gagner leur vie : d’après Mel Gordon, auteur de « Voluptuous Panic: the Erotic World of Weimar Berlin », entre 5.000 et 120.000 femmes tapinent à Berlin à cette époque. Il y a de tout, pour tous les goûts : des professionnelles et des occasionnelles, des mères avec leurs filles, des enfants, des femmes enceinte, des femmes diformes, des call-girls, des spécialistes de la pipe pas chère, des pros du SM. Les 300 « Boot-girls » (filles à bottes) de la place Wittenberg, des dominatrices expertes en flagellation, humiliation et sodomisation de leurs clients mâles, ont marqué les esprits. La prostitution homosexuelle est également extrêmement développée (35.000 hommes tapinent !).

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Photo d’humiliation extraite du livre « Voluptuous panic : The Erotic World of Weimar Berlin » par Mel Gordon – Source : unusualbooks-koma.blogspot.fr

Y a-t-il une crise de la masculinité, de la place des hommes dans cette société allemande où les anciens combattants sont souvent estropiés ou diminués, où les bourgeois sont souvent des profiteurs adeptes de l’humilation SM aux mains des femmes, où les homosexuels affichent par milliers leur sexualité dans les parcs et les cabarets, où les hétéros se payent des enfants ou des femmes enceinte ?

Y a-t-il une crise de la place des femmes, quand la prostitution devient un travail « ordinaire » ?

Otto Dix dresse-t-il un portrait glauque mais juste de la société de son époque ?  Dénonce-t-il cette société ? Y trouve-t-il aussi du plaisir ? Cherche-t-il une forme de revanche masculine sur les femmes ?

La vulve / prostituée de Dix

Sur le célèbre triptyque « Großstadt » d’Otto Dix (1891-1969), on remarque forcément la femme-vulve qui occupe le premier plan du panneau de droite : l’ouverture du manteau, rouge, en forme de petites lèvres, la fourrure qui dessine une amande à l’emplacement des poils et la tête à la place du clitoris. Pas de doute.

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« Großstadt » (appelé aussi « Metropolis »), détail du panneau de droite – Otto Dix – 1927-28 – Kunstmuseum Stuttgart

De quoi s’agit-il ?

Regardez la main de la femme : elle nous invite à pénétrer sa fente parce qu’il s’agit de sexe, bien sûr, ou plutôt des excès de la société berlinoise (puisque la « grande ville », la métropôle qui a donné son nom au tableau, c’est Berlin) des années 20. Le triptyque dans son intégralité (voir ici) représente, au centre, la bourgeoisie riche qui s’amuse dans un club de jazz et, de chaque côté, une rue peuplée de prostituées et d’anciens combattants estropiés : La guerre et les putes, les sujets préférés de Dix (lui-même un ancien combattant qui fréquenta les bordels belges).

Dirne und Kriegsverletzter - zwei opfer des kapitalismus

« Prostituée avec un blessé de guerre » (Dirne und Kriegsverletzter) – Dessin d’Otto Dix renommé « Deux victimes du Capitalisme » (Zwei Opfer des Kapitalismus) lors de sa publication dans le magazine Die Pleite en 1923

On trouve toutes sortes d’avis sur Otto Dix. Certains le considèrent anti-capitaliste comme semble en attester le dessin ci-dessus paru dans la revue « Die Pleite », publiée entre 1920 et 1924 par les artistes du mouvement de la « Nouvelle Objectivité » dont Dix est un des créateurs. Il accuse le capitalisme d’avoir engendré la guerre et, par conséquent, d’avoir réduit des milliers d’hommes, vétérans de la guerre de 14-18, à l’état d’estropiés (ci-dessus une « gueule cassée » au sens propre) obligés de mendier dans les rues des grandes villes allemandes pour survivre. Il accuse aussi le capitalisme d’être à l’origine de la crise économique des années 20 et de la prostitution massive des femmes allemandes, réduites à vendre leur corps pour gagner leur vie. Dans le même style anti-capitaliste, voir le dessin « Nous voulons du pain ! » (Wir wollen Brot !).

Certains le considèrent comme mysogyne. L’était-il ?  Je me suis posé cette question en regardant certaines de ses oeuvres. Ce n’est pas tant la laideur des femmes (généralement des prostituées) qui est surprenante mais plutôt une forme de mépris que je ressens confusément à la vue de certaines toiles.

"Drei Weiber" - Otto Dix - 1926 - Kunstmuseum Stuttgart

« Drei Weiber » (Trois femmes) – Otto Dix – 1926 – Kunstmuseum Stuttgart – source : wikiart

Ainsi, quand les artistes de la Renaissance auraient choisi trois beautés pour représenter les « trois grâces », Dix choisit trois prostituées pas vraiment belles (une blonde maigre, une brune grasse et une rousse dont les seins pendent comme les pis d’une vache) pour représenter les « trois femmes ».

Certes, on peut y voir la recherche de la « vérité » (par rapport aux canons de la beauté, les femmes sont souvent trop maigres ou trop grosses… et avec l’âge, les seins pendent) ou une forme de désespoir ou de tristesse. On peut aussi y voir aussi une sorte de critique sociale où la femme n’a pas la part belle, voire même un dégoût.

Autoportrait avec nue - Otto Dix - 1923 - Collection privée ?

Autoportrait avec nue – Otto Dix – 1923 – Collection privée ? – Source : ayearofpositivethinking.com

Et quand je regarde le tableau « Autoportrait avec nue », je me demande si Otto Dix se considérait comme un gardien de la vertu, un homme « droit dans ses bottes » (et habillé), à côté de la femme, dépravée, petite et tordue (et nue). On en reparle un peu plus tard…

Portrait de femme aux cheveux roux par Otto Dix

Rothaarige Frau (Damenporträt), 1931-museum gunzenhauser 1931Voici la « Rothaarige Frau » (Damenporträt), peinte en 1931 par Otto Dix et exposée au musée Gunzenhauser (Kunstsammlungen Chemnitz)… parce qu’après toutes ces photos en noir et blanc, j’avais envie de couleurs !

Les poils de Violetta – Une femme au naturel, par Helmut Newton

Après plusieurs mois sans écrire le moindre billet, je vais « profiter » du dixième anniversaire de la mort d’Helmut Newton (1920-2004) – C’était en janvier 2004, dans un accident de voiture à L.A. –  pour m’y remettre.

Je vais clore la série d’articles écrite sur la modernité du poil pubien (à ce sujet, voir aussi « Jusqu’au bout des poils« , un blog contestataire qui défend la pilosité féminine, ainsi que le corps humain dans toute sa constitution naturelle) avec deux photos de Violetta Sanchez prises par Helmut Newton.

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Violetta Sanchez par Helmut Newton, Paris, 1979 – Source : The Ravestijn Gallery

« A book of Violetta » a été réalisé par Helmut Newton à l’attention de Gert Elfering (voir les photos du livret sur le site de Christies). Voici le texte d’accompagnement écrit par Helmut Newton :

« Monte Carlo, le 6.10.1997, Cher Gert, cette série de photographies a été prises par une journée très chaude d’août 1979 à Paris dans le minuscule appartement de Violetta Sanchez. Elle est une amie, une de mes modèles préférées, une actrice, une garde du corps à l’entrée des « Bains-Douches » à cette époque et un mannequin pour YSL. Ce sont les toutes premières photos que j’ai prises d’elle. Helmut. »

Deux ans plus tard, Newton s’amuse à la photographier avec son « double », un mannequin de plastique fabriqué à son image (un mannequin du mannequin).

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« The two Violettas » par Helmut Newton, 1981 – Source : Photoschule.com

Les deux Violettas sont aussi photographiés au lit (voir ici).

Remarquez que sur le mannequin du mannequin, on n’a pas omis les poils du pubis… ce qui nous ramène au tout premier article de la série (voir « Le retour du poil »).