Archives mensuelles : mars 2014

Le nu sain (ou libre ?)

Une des conséquences de la Révolution industrielle du 19ème siècle, en réaction à la pollution, à l’exode urbain et à l’insalubrité des logements ouvriers, a été le développement des théories hygiénistes et naturistes.

gerhard riebicke 1935

Photographie de Gerhard Riebicke – Vers 1935 – Source : anamorfose.be

A partir des années 1920, les sociétés naturistes gagnent de nombreux membres et on voit se développer une abondante iconographie d’hommes et de femmes nus occupés à des pratiques sportives dans la nature et, surtout, à la plage. Le phénomène prend une ampleur particulière en Allemagne (où l’on parle de « Frei Körper Kultur » : Culture des corps libres)  jusqu’à l’arrivée des Nazis qui commencent par en interdire la pratique avant d’essayer de la récupérer à des fins de propagande raciale.

Eclipsé pendant la guerre, le naturisme reviendra en force dans les années 1950, notamment sur la fameuse plage « Abessinien » de l’île frisonne de Sylt.  J’aime beaucoup les slogans inscrits sur le panneau qui avertit le promeneur de son entrée sur le plage nudiste (FKK) d’Abessinien : « Jedem das Seine » (chacun est soi-même) ou « Keiner störe den andern » (personne n’emmerde son voisin !)… Vous voulez continuer ? Et bien, allez-y ! Vous ne voulez pas ? Et bien n’y allez pas ! Remarquez aussi le lien (volontaire ou non ?) entre le naturisme (retour à la nature et au soleil), l’Abyssinie (territoire africain) et le dessin de la baigneuse à la peau bronzée qui se déshabille.

abessinien2

Gerhard Riebicke (1878-1957) n’est pas le seul photographe à l’oeuvre dans le milieu naturiste des années 1920-30. Il y a aussi Lotte Herrlich (1883-1956), Magnus Weidemann (1880-1967), Max Lorenz Nielsen ou Kurt Reichert (1906-?). Ce dernier est connu pour les photos qu’il a publiées dans les portfolios « In Licht und Sonne » et « Von Leibeszucht und Leibesschönheit » en 1940.

Tous ont contribué aux nombreux magazines naturistes de cette époque, tels que « Die Schönheit » (1905-1931), « Soma » (1924-1935), « Lachendes Leben » (« La vie qui rit ! » 1925-1933), « ASA » (1927-1928), « Die Freude » (1923-1929), « Der Figaro » (1924-1933), « Licht-Land » (1924-1933)…

Couverture du numéro d'avril 193 du magazine Licht-Land

Couverture du numéro d’avril 1932 du magazine naturiste « Licht-Land », organe officiel de la Liga für freie Lebensgestaltung (Ligue pour la libre conduite de sa vie)  – Source : fkk-museum.de – Comme la plupart des photos de couverture des magazines naturistes allemands des années 1930, on y voit des jeunes femmes nues et souriantes (les hommes nus sont beaucoup plus rares) dans la nature (plus particulièrement la plage)

J’aime beaucoup les slogans « révolutionnaires » de tous ces magazines qui montrent la recherche d’une vie alternative : on y parle toujours de liberté (frei), de vie (Leben) et de renouvellement (erneuerung), mais aussi de joie (Freude) et d’art (Kunst) !

Par exemple : Illustrierte Monatszeitschrift für Kunst und Leben (Die Schönheit), Monatsschrift für Körperkultur und Kunst (Soma), Monatshefte für freie Lebensgestaltung (Die Freude), Das Magazin für Körper, Kunst und neues Leben (ASA), Illustrierte Blätter für Freikörperkultur und Lebenserneuerung (Licht-Land)…

NB : Pour trouver une liste des magazines naturistes en Allemagne et dans le monde, voir ici. Vous y trouverez notamment la revue française « Vivre intégralement » (1929-1936) ou le magazine espagnol « Penthalfa » (1932-1934).

Le nu graphique

Avec les Années Folles, place à l’Art Déco et à un renouveau complet de l’esthétique. Désormais, la recherche graphique se tourne vers des formes plus pures, plus simples, plus abstraites. La photographie sera, elle aussi, complètement bouleversée.

Frantisek Drtikol - The Wave II - 1925

Frantisek Drtikol – « The Wave II » – 1925 – Source : ifotovideo.cz

Le Tchèque František Drtikol (1883-1961) aime mettre en scène ses photos mais on est loin des tableaux d’Albert Arthur Allen (voir « Le nu dramatique« ). Les nus de Drtikol s’inserrent dans des formes découpées, forme dans les formes. C’est aussi l’éclairage qui intéresse l’artiste, les jeux d’ombre et de lumière. Il appelle ses recherches « Photopurisme », un art de l’abastraction qui serait à la photographie ce que le cubisme est à la sculpture.

Un autre grand photographe de cette époque est le Français d’origine hongroise Brassaï (1899-1984).

Brassaï - Nu 136 - vers 1933

Brassaï – « Nu 136 » – vers 1933 – source : thedailybeast.com

Brassaï s’intéresse à la forme, n’hésitant pas à s’attarder sur la rondeur d’une fesse ou la courbure d’un sein, jouant avec la lumière sur la peau.

On est très loin des séries de photographies de modèles qui avaient occupé les photographes jusque là. Finies les tentatives de représentations exhaustives de la « figure féminine » ou de la « figure humaine ». Finies les photos de modèles destinées aux étudiants en école d’art. La photographie n’est plus un outil pour l’art ou la science, elle est devenue un art.

800 photos de Sasha Stone (1895-1940, né Aleksander Serge Steinsapir en Russie) et de sa femme Cami Stone (1898-1975, née Wilhelmine Schammelhout en Belgique), que l’on croyait perdues pendant la fuite du couple devant les troupes nazies, ont réapparu en 2009 sur le marché de l’art français.

sasha stone étude de nu vers 1933 bruxelles b

Sasha Stone – « Étude 3 – 25 Nus – Femmes » – 1933

On y a trouvé notamment de nombreuses photos de nues prises en 1933 dans le studio bruxellois de Stone. Comme Brassaï, Stone privilégie la forme et les jeux de lumière… des morceaux de corps, des courbes, des ombres, peu de visages.

Dans les années 1930, Assia (née Assia Granatouroff en Ukraine, 1911-1982), une jeune  dessinatrice textile, devient la muse des photographes, des peintres et des sculpteurs de Montparnasse où elle habite alors.

Rémy Duval - Assia - 1935

Assia Granatouroff photographiée par Rémy Duval – 1935 – Source : Société de ventes aux enchères Yann Le Mouel

On connaît les photos de Rémy Duval, mais aussi celles de Roger Schall (Assia, 1933), d’Emmanuel Sougez (Nu N°16, vers 1936 et Assia, 1935… l’une épilée, l’autre pas !?) ou de Dora Maar (Assia nue, 1934).