Archives mensuelles : avril 2012

Portrait d’Ilaria Pozzi par Fulvio Maiani

Après les femmes tatouées d’il y a 4000 ans, voici une femme tatouée de maintenant. Je ne l’avais jamais vue avant. Qui est-elle ? Quand on lui pose la question (dans reneeruin.com en janvier 2012), elle répond : « when someone asks me what my job is I say that I work with photography » (elle est mannequin) et quand elle n’est pas devant un appareil photographique : »I love to draw, paint, build stuff, swim, riding my bicycle, see friends, eat cakes, travel and sleep » et un conseil pour ses fans ? « Stay true and keep calm ».

On peut retrouver la très belle Ilaria Pozzi sur Tumblr (Keep calm : ne foncez pas tout de suite chez le tatoueur. Stay true. Faîtes ce que vous voulez) et Fulvio Maiani sur son site web.

Une dernière chose : j’ai trouvé cette photo qui a été prise pour le magazine LoveSexDance sur le site de NIF magazine (un mag que je viens de découvrir, plein de belles photos de mode nue). NIF comme « Nude is Fashion ».

Nude is Fashion… Voilà un titre intéressant qui me rappelle celui de mon billet du 14 juin 2011 : « Etre à la mode, c’est être nue ?« . Et vous savez quoi ? NIF, qui était un blog wordpress avant d’être un site web, a publié son premier article le 17 septembre 2011. Alors ? Qui osera dit qu’on n’est pas (parfois) en avance sur Femelletemple ?

Les femmes tatouées d’Hathor

A l’exception d’Ötzi, congelé plus de 5000 ans dans les glaces des Alpes jusqu’à sa découverte en 1991, les plus anciens corps tatoués connus étaient des femmes égyptiennes : 3 momies datées à moins 2000 avant JC et retrouvées dans la vaste nécropole de Deir el-Bahari près de Louxor.

Trois, c’est pas beaucoup ! Et pourtant ces trois-là ont suscité pas mal de fantasmes.

Reconstitution des tatouages d'Amunet, tombe de Deir el-Bahari, Egypte, vers 2000 avant JC, d'après Luc Renaut - Photo de fond : Stock libre de droit mjranum

Je vais essayer de m’en tenir aux « faits » tels qu’ils sont présentés dans un article du sérieux Smithonian, « Tattoos, the ancient and mysterious history« , par Cate Lineberry.

Des trois femmes tatouées mommifiées, une seule a été identifiée par les inscriptions funéraires : il s’agit d’une prêtresse de haut niveau, appelée Amunet. C’est à peu près tout ce qu’on sait ! Le reste, c’est du bruit et des hypothèses : Comme une femme tatouée, ça fait parfois « mauvais genre », on a dit des 3 femmes que c’étaient des danseuses (au cas où vous l’ignoriez, les danseuses ont mauvais genre… surtout celles de l’opéra en tutu qui montrent leur culotte et celles du Moulin Rouge qui lèvent leurs jupons !). Pourtant les mommies se trouvaient dans une zone réservée  aux princesses et aux femmes de l’élite de cette époque. Alors quoi ? « Mauvais genre » donc concubines ? Pourquoi pas putes ?

La reine-Pharaon (ça a existé !) Hatchepsout a régné une vingtaine d’années sur l’Egypte entre 1479 et 1458 avant JC. Son énorme temple funéraire occupe la moitié du complexe de Deir el-Bahari, sur la rive ouest du Nil, près de Louxor. On y trouve une chapelle d’Hathor (voir la photo d’une colonne hathorique de cette chapelle à l’article précédent « Hathor, fille du soleil« ). Le culte d’Hathor, déesse de la fécondité et des festivités, était mené par des prêtresses aussi bien que des prêtres (phénomène semble-t-il assez rare en Egypte où le culte est plutôt une affaire d’hommes) de façon très « festive » (danse, musique, ivresse… Certains penseront : « Et plus si affinités ? »). Ainsi, quand on a trouvé des mommies de femmes tatouées à proximité du temple d’Hathor, je peux imaginer les amalgames : prêtresse-danseuse-prostituée au service d’un culte de la procréation et de la fête… même si procréation et fête n’implique pas orgie et partouze !

Reconstitution des tatouages d'une momie de Deir-el-Bahari, d'après Luc Renaut - Photo de fond : Stock libre de droit mjranum

Le travail de recherche de Luc Renaut, « Le tatouage féminin dans les sociétés anciennes et traditionnelles : Beauté, sexualité et valeur sociale » m’a permis de savoir à quoi ressemblaient les tatouages de deux des momies du temple d’Hatchepsout.

J’ai appliqué les  dessins en annexe du travail de Luc Renaut sur des photos de modèles libres de droits de mjranum et le résultat est plutôt intéressant, je trouve.

Pourquoi Amunet a-t-elle fait tatouer une multitude de points sur son ventre ? Cate Lineberry en parle comme la représentation possible d’un de ces filets de perles qu’on enroulait sur les momies pour les protéger et « tout conserver à l’intérieur ». Une façon de protéger le ventre de la femme ou le foetus pendant la grossesse ? Etait-ce lié au culte ou était-ce une sorte d’ « amulette » que la prêtresse avait dessiné sur son corps pour se protéger, elle ou son bébé ?

Le tatouage de l’autre femme est très différent : mieux réparti sur le corps, plus décoratif. Sans doute inspirée par la gestuelle de la modèle, j’ai imaginé une danseuse exerçant son art couverte de ses seuls tatouages. Voilà que moi aussi, je fantasme sur les danseuses ! Faut bien admettre qu’il aurait suffi d’ajouter une perruque noire, des boucles d’oreilles et des bracelets pour que l’illusion soit parfaite.

Danseuses - Détail d'une fresque de la tombe-chapelle de Nébamon, Thèbes, Egypte - 14ème siècle avant JC - British Museum, Londres - Source : Wikipedia

Les danseuses égyptiennes, tout comme les servantes et la plupart des femmes de condition modeste, étaient nues dans la chaude Egypte de Pharaon (voir article « Quand la servante égyptienne était nue« ). On remarque que les danseuses portaient une ceinture autour des hanches, à l’endroit même du tatouage le long du ventre de la momie de Deir el-Bahari.

Hathor, fille du soleil

Ca ressemble au titre d’un roman pour adolescents et pourtant c’est vrai : Hathor, la déesse-vache, généralement représentée par une vache (bien sûr), une femme avec le disque solaire entre ses cornes ou par un visage de femme avec des oreilles de vache, était la fille de Râ et la mère de Pharaon.

Hathor en visage de femme à oreilles de vache - Colonne hathorique du temple de la reine Hatchepsout, complexe funéraire de Deir el-Bahari (Louxor, Egypte) - Photo par Pascal - Source : http://louxor-egypte.e-monsite.com/album/deir-el-bahari/2

En plus du disque solaire, les attributs d’Hathor sont le ménat (« lourd collier de perles à contrepoids, qui produisaient en s’entrechoquant un son comparable au bruissement des fourrés de papyrus qui représente le lieu de gestation mythique », pour citer  mythologica) et le sistre, un type de crécelle utilisée par les danseuses. Ces attributs n’ont pas été choisis au hasard puisque la déesse est associée à la reproduction et à la fécondité d’un côté, à la fête, la joie, l’ivresse, la musique et  la danse d’un autre côté.

Hathor est généralement associée à Hor (Horus), son « parèdre » ou époux, l’homme à tête de faucon. D’ailleurs, le mot Hathor veut dire « la maison d’Horus » (son hiéroglyphe est un faucon dans le plan carré d’une maison), ce qui évoque, selon moi, avec vigueur, l’image des liens du couple et du sens de la pénétration sexuelle.

Hathor (au centre), Horus (à gauche) et Trajan - Bas-relief du temple de Denderah (période gréco-romaine, 4e siècle avant JC) - Source : photo Bernard Gagnon sur wikipedia

Il est aussi intéressant de noter qu’Hathor sera à certaines époques et dans certains lieux de culte amalgamée à Isis, la déesse au sistre, la grande déesse nourricière qui donne le sein au petit Horus assis sur ses genoux. Hathor femme et mère d’Horus, en quelque sorte… Comme c’est original ! Cela apporte aussi un autre éclairage sur le sens de la « maison d’Hor », déesse de la fécondité, qui abrite Horus en son sein.

Sans surprise, les Grecs associeront Hathor à Aphrodite, leur déesse de l’amour et de la fécondité.

Alors pourquoi cet article qui dit des choses déjà écrites ailleurs sur la toile ? D’abord parce que, sur « femelletemple », il faut bien citer Hathor, cette déesse si « féminine » de la fécondité. Ensuite parce que je trouve intéressant que les Egyptiens associaient fécondité (sexe et maternité) avec festivités (joie et ivresse). Et enfin, je trouve dans les représentations d’Hathor les symboliques abracadabrantes que j’aime tant, comme le visage triangulaire, très pubique, de l’Hathor des chapiteaux de colonnes, ou le rond qu’elle porte toujours sur sa tête, entre ses cornes. D’accord, c’est le soleil. Mais moi j’aime penser au rond de son ventre ou au rond qu’elle a entre les cuisses, celui qu’Horus pénètre à chaque fois qu’il rentre à la maison.

Portrait d’Ivory Flame par Nick Atkins

Ce portrait de la mannequin britannique Ivory Flame est visible sur l’album Flickr de Nick Atkins.

« Flame »… Joli nom pour un visage comme enflammé par les cheveux roux.

Cette photo ne rappelle-t-elle pas les statues, enluminures et peintures où divinités et prophètes sont représentés dans une couronne de flammes (voir « Sombre fente ou lumineuse flamme« ) ?

Sombre fente ou lumineuse flamme ?

Dans l’article « La plaie verticale« , je me suis intéressée à cette étrange représentation des 5 plaies du Christ par une seule plaie verticale, ce qui semble réduire (ou transcender) le Christ en une blessure sacrée, un sexe de femme (c’est moi qui le dit !) ou une abstraction graphique en forme d’amande (la « mandorle »). Cette représentation n’est pas aussi rare que je le pensais initialement (voir l’iconographie du post « The sexual mysticism of Christ’s side wound« ). Cette enluminure du quinzième siècle (encore !) me semble particulièrement intéressante :

La plaie au côté du Christ - vers 1405 1413 - Propriété de la librairie Bodléienne, Oxford, MS Latin Liturgies f. 2 (Sous réserve : je ne suis pas parvenue à vérifier la référence) - Source : i.minus.com (cliquer pour voir l'image originale)

Intéressante parce qu’on y voit le coeur avec les 5 plaies (représentation symbolique du Christ) dans la plaie au côté, elle-même entourée d’une mandorle. Comme déjà discuté dans « La plaie verticale », le Christ mort (les 5 plaies de sa crucifixion) c’est aussi le Christ qui renaît. Et le voilà qui émerge de cette profonde fente de chair ! Un rapprochement du mystère de la Résurrection avec le mystère de la naissance (vécu par chaque être humain depuis les temps les plus reculés), le mystère d’un être vivant qui sort du sexe d’une femme, semble évidemment possible. La mandorle, forme stylisée d’une vulve, serait alors une jolie représentaion d’un dieu créateur.

On peut voir ça d’autres façons. Faire une recherche sur la traduction de « mandorle » en anglais renvoie sur  les mots aureola (auréole) et halo dont je conseille la lecture de la définition sur le site Wikipedia. Pour faire bref et ne pas paraphraser inutilement ces articles, la mandorle y est considérée comme un cas particulier de l’auréole, cette dernière trouvant son origine dans la couronne radieuse (solaire) d’Appolon, d’Helios, de Mithra ou du dieu-soleil assyrien Shamash. La mandorle est aussi rapprochée de la langue de flamme qui entoure parfois les représentations des divinités indiennes, ou du Bouddha ou de Mahomet.

La statue de bronze dorée de Maitreya conservée au MET est à cet égard remarquable : On voit à la fois une amande de feu qui entoure l’ensemble du personnage et une auréole rayonnante qui ceint sa tête.

Bouddha-Maitreya (détail) - vers 534 (Dynastie des Wei du Nord, Chine) - Propriété du Metroplitan Museum of Art, New York - Souce : Maitri sur Flickr (cliquer pour voir l'image originale)

Alors quoi ? Fente ou Flamme ? Pour complexifier un peu le débat, je vais prochainement écrire un billet sur Hathor. La question sera alors : Rondelle (celle de l’ouverture du vagin) ou Soleil ?

Dernière chose : Puisqu’on parle de mandorle et de rayons de soleil (ou de flammes), jetez donc un coup d’oeil sur ce retable flamand où le feu est dans la mandorle.

La plaie sacrée

« La plaie sacrée sur le côté du Christ ». C’est le titre de l’oeuvre d’art / animation 3D proposée par Jonathan Monaghan. Je pense qu’il y a un rapport avec le billet précédent sur la plaie verticale et les 5 plaies du Christ.

Je ne suis pas sûre de bien comprendre cette oeuvre mais j’y vois des lèvres (une bouche, une vulve ?) et un truc qui rentre ou qui sort, un tube (une cigarette de Wesselmann ?), des poils, des pointes ?

[Source : jonmonaghan.com]

La plaie verticale

Je suis tombée plusieurs fois en quelques semaines sur une reproduction de l’enluminure du livre d’heures (livre qui contient les prières rythmant les heures de la journée) de Bonne de Luxembourg conservé au  MET de New York et qui représente… qui représente quoi en fait ? C’est là l’objet de cet article.

Psautier et livre d'heures de Bonne de Luxembourg, Duchesse de Normandie - Enluminure du folio 331r illustrant les plaies du Christ et les instruments de la Passion - Attribué à Jean le Noir ou à sa fille Bourgot - Avant 1349 - The Cloisters, Metropolitan Museum of Art, New York (cliquer l'image pour voir le folio entier sur le site du MET)

Au premier abord, on se dit forcément (avec nos yeux de 2012) que ça ressemble à un sexe de femme. Forcément : une fente verticale. Et puis, on se dit que, puisqu’il s’agit d’un livre de prières catholique du 14ème siècle, ça ressemble aussi à ces « mandorles » de l’imagerie chrétienne médiévale (voir « Pour une nouvelle cartographie de l’amande » et « Où chercher la Vesica Piscis ? Dans les étoiles !« )… mais commençons par le commencement !

Comme le montrent les objets qui entourent la « fente verticale » (croix, échelle, clous, lance, etc.) et qu’on appelle les instruments de la Passion, cette enluminure représente la crucifixion de Jésus-Christ ou, plus exactement, la résultante de cette crucifixion : les deux trous dans les mains et les deux trous dans les pieds creusés par les clous qui fixaient JC à la croix ainsi que la fente sur le côté droit de la poitrine causée par la lance du soldat romain qui s’est assuré de la mort du Christ. Deux questions : Pourquoi une seule fente s’il y avait 5 plaies ? Pourquoi une fente verticale ?

Sur presque toutes les peintures montrant la crucifixion du Christ ou le « Christ de douleur » (Le « vir dolorum », man of sorrows ou Schmerzensmann est une représentation généralement sanguinolente de JC vivant -donc ressuscité, même s’il n’a pas l’air très vaillant, à ne pas confondre donc avec le JC mort dans les bras de sa mère d’une pieta ou descente de croix- qui montre ses plaies, sa couronne d’épines, ses traces de fouet), les trous faits par les clous sont ronds et la blessure laissée par la lance est une fente horizontale (et non verticale) :  Voir les Christ de douleur de Simon Marmion, de Hans Memling ou de Giovanni Santi, voir celui – moins souffrant mais tout aussi ressuscité – de Giacomo Galli.

Les artistes médiévaux ont parfois choisi de simplifier la représentation du Christ de douleur par un coeur percé de 5 trous (Pourquoi pas, puisque le Vir dolorum est un « étendard symbolique » et non la représentation d’un événement de la vie de JC) : Voir le dessin ci-dessous à gauche, ou voir les « Armes du christ » à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford (gravure 1, gravure 2).  Notez que dans tous ces cas, les plaies sont rondes ou horizontales. A cet égard, l’enluminure du livre d’heures de Loftie, ci-dessous à droite, est unique (ou extraordinaire, ou surprenante, ou bizarre).

[Ci dessus, à gauche : Dessin à la plume illustrant les 5 plaies du Christ, manuscrit de moine chartreux, Yorkshire, 15ème siècle, propriété de la British Library (?) – A droite : Livre d’heures de Loftie, enluminure illustrant la prière des 5 plaies, folio 110v, exécutée par les « maîtres de la grisaille de Delft », 15ème siècle,  propriété du Walters Art Museum, Baltimore.]

Première bizarrerie de l’enluminure des heures de Loftie : Les 5 plaies sont dématérialisées, détachées du corps du Christ (ou du coeur qui le symbolise). Elles flottent dans l’éther, dégoulinantes de sang. Seconde bizarrerie : les 5 plaies sont des fentes verticales.

Alors que les maîtres de la grisaille de Delft choisissent de représenter les 5 plaies par 5 fentes verticales, d’autres font le choix de les représenter par une seule fente (et verticale). C’est le cas pour le livre d’heures de Bonne de Luxembourg, bien sûr, mais aussi pour ce manuscrit.

Les exemples de fente verticale unique sont rares (je n’ai pour l’instant trouvé que 2 cas !) et pourtant ils ont du sens : 1 fente pour symboliser les 5 plaies, 1 mandorle pour représenter le corps du Christ. « Crucifixion > plaies > mort > résurrection » d’un côté et « résurrection > re-naissance > naissance > vulve de la femme » de l’autre côté, d’où une confusion possible entre les images du Christ de douleur, du Christ ressuscité et de la vulve. N’est-ce pas le sens de la gravure ci-dessous,  visible sur le site de la NGA  ?

Les plaies du Christ avec les symboles de la Passion - Gravure allemande - vers 1490 - National Gallery of Art, Washington, DC (cliquer pour voir l'image sur le site du musée)

Il y a aussi la possibilité que c’est stupide de chercher des explications « sexuelles ». Peut-être qu’il n’y a aucun lien entre la mandorle chrétienne et la vulve féminine, aucune tentative de réintroduire de la déesse femelle dans une religion patriarcale. Peut-être… Mais le contexte semble si approprié : la vénération de trous en forme de fentes, les saints clous qui perforent, la sainte lance qui pénètre et même le doigt de Saint-Thomas qui fourrage dans la fente (« l’incrédulité de saint-Thomas » par Le Caravage) !