Archives mensuelles : juillet 2011

Puisqu’il s’agit de se couvrir la tête… Pourquoi pas le snood ?

En commentant les images de van Cleve, Campin ou van Heemskerck, je me suis aperçue que les mots posent problème.

Concernant ce que les femmes portaient sur leur tête, je pouvais bien sûr parler de « coiffe » puisqu’il s’agit d’une autre façon de dire « couvre-chef » : un truc qu’on met sur sa tête. Mais mon intention n’est pas, vous l’avez compris, de parler chiffons.

Quand on parle de se couvrir la tête, on entre dans un territoire polémique, conflictuel et souvent passionnel. Le couvre-chef de tous les dangers et de tous les fantasmes, c’est le voile. Mais que désigne-t-on vraiment par le mot de « voile » ?

La coiffe de Haarlem peinte par van Heemskerck (voir « portrait de femme par Maerten van Heemskerk« ) et celles d’Anvers peintes par Joos van Cleve (voir « Le voile anversois au début du 16ème siècle« ) sont, pour moi, des « foulards » (mot devenu lui aussi polémique). Un voile doit être plus grand, couvrir plus. En ce sens, les coiffes tournaisiennes peintes par Campin (article précédent) pourraient peut-être des voiles. Dans tous les cas, il s’agit d’accessoires qui couvrent la tête sans voiler la face. En ce sens, les Tournaisiennes sont elles voilées ? Il semble qu’on commence enfin à gratter le sujet : Un accessoire qui ne voile pas la face peut-il être un voile ?

Une autre question pourrait être : Peut-on faire de la mode sexy avec un accessoire qui couvre la tête et ressemble à un voile ? Bien sûr puisque c’est exactement ce que propose l’Anglaise Kitalyst dans sa petite boutique Etsy (Kitalyst Latex, prrrfect little latex accessories).

Allez donc voir les  7 modèles très joliment portés par VioletEyes et photographiés par Dean Wilkinson.

« Snood » est le nom que les Anglais donnent à une écharpe ronde qu’on porte autour du cou et qu’on peut remonter sur la tête (A ma connaissance, on donne le même nom en français : un snood).

Femmes de Tournai, par Robert Campin

Robert Campin est un géant de la peinture flamande. Né à Valenciennes vers 1378, il a exercé son talent à Tournai, la grande ville de la Flandre francophone, un siècle avant van Cleve à Anvers, van Orley à Bruxelles ou van Heemskerck à Haarlem.

Voici les portraits d’un homme et de sa femme, réalisés vers 1435 par Campin et exposés à la National Gallery de Londres. Cette fois, pas moyen de confondre le voile de la Tournaisienne avec une simple petite « coiffe ». Si elle n’était pas représentée avec son mari, on pourrait la prendre pour une nonne. Certains se diront peut-être qu’au vu de l’extravagant turban du mari, on a peut-être affaire à un couple d’excentriques. Que nenni !

Vous souvenez vous du magnifique « retable de Mérode », le triptyque de l’Annonciation de Campin exposé au MET de New York, dont on a longuement parlé dans un article précédent (voir « Le jour où Marie a été fécondée« ) ? Vous souvenez-vous du couple de donateurs, sur le panneau de gauche ? Non ? Ah, quel dommage ! Voici un gros-plan pour vous rafraîchir la mémoire :

Ainsi donc, les Tournaisiennes du 15ème siècle se voilaient la tête encore plus que les Anversoises ne le feront 100 ans plus tard.

Comme dans le cas de von Cleve, la représentation de ces femmes lourdement vêtues n’empêche aucunement Campin de peindre la Vierge Marie les seins (ou plutôt le sein) à l’air.

La Vierge à l’enfant du Städel de Francfort est particulièrement remarquable par le modelé donné au sein, le réalisme des mains et le volume du voile… Un voile simplement posé sur la tête comme celui des madonnes de von Cleve.

[Toutes photos sur Wikimedia]

Portrait de femme par Maerten van Heemskerck

Sur Wikipedia, ils donnent à cette femme un nom et une histoire mais au musée Frans Hals à Haarlem (Pays-Bas) où elle est exposée, ils se contentent de l’appeler une « femme inconnue » peinte vers 1540-45. On s’en tiendra là. Ce qui m’intéresse est ailleurs : C’est cette coiffe à longues « pattes » qu’on retrouve sur tous les portraits des femmes de Haarlem réalisés par van Heemskerck (La fileuse du Rijksmuseum, peinte en 1529, et celle du musée Thyssen-Bornemisza, peinte vers 1531 ; les deux portraits de vieilles femmes du musée des beaux arts de Philadelphie ; la femme de Pieter Jan Foppeszoon, peinte avec toute sa famille vers 1530 et exposée à Kassel…).

Joos van Cleve nous avait déjà montré comment les femmes d’Anvers se cachaient les cheveux à la même époque (voir « Le voile anversois au début du 16ème siècle« ).

Pour les femmes d’Utrecht, Jan van Scorel nous a laissé le portrait d’Agatha van Schoonhoven peint en 1529 et maintenant exposé à la galerie Doria Pamphilj de Rome.

Pour les Bruxelloises, Bernard van Orley nous a laissé plusieurs portraits de Marguerite d’Autriche à la tête toujours couverte ainsi que celui d’un couple dont la femme porte le même type de foulard (peint vers 1520-25 et maintenant visible à la galerie des Offices de Florence).

Et si vous pensez que tous ces « couvre-chefs » ne sont que de simples « coiffes », pas des foulards et encore moins des voiles, je vous propose de rester dans le plat pays et de remonter un peu plus le temps.

Tête voilée, sein nu – La madonne par Van Cleve

Voici enfin des madonnes de Joos van Cleve. Il en a peint tellement !

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant - 1528 - Fitzwilliam museum (Cliquer l'image pour voir l'original sur le site du musée ainsi qu'un descriptif très intéressant)

Comment ne pas commencer avec cette vierge rigolarde du musée Fitzwilliam à Cambridge ? Une « Maria lactans », une Marie qui sort son sein pour allaiter, n’a rien d’extraordinaire (rappelez vous les « Virgenes de la leche » de Pablo Berruguete). Il s’agit là de la figure habituelle du dévouement de la mère pour son enfant, la « Caritas » si chère au catholicisme. Le sourire de la madonne est plus inhabituel, de même que le bébé tranquillement endormi sur le téton.

Au-delà des vierges à l’enfant, Joos van Cleve et son atelier sont également à l’origine d’une production quasi industrielle de toiles de Marie allaitant Jésus à côté de Joseph. Ces représentations de la « Sainte Famille » sont peu fréquentes en dehors de la production de Van Cleve. Voici un montage des oeuvres les plus connues :

En haut à gauche : Musée de l’Ermitage, St Petersbourg – En haut à droite : Metropolitan museum of art, New York (MET, 1512-13) – Au milieu à gauche : Akademie der bildenden Kunste, Vienne (1515) – Au milieu à droite : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve, 1515) – En bas à gauche : MET (attribué à l’atelier de Joos van Cleve) – En bas à droite : National Gallery, Londres (1515-20).

Toutes ces peintures se ressemblent beaucoup : Joseph qui lit à gauche, souvent couvert d’un chapeau de paille, Jésus qui caresse le sein ou qui le tète, le citron et le couteau (pour lesquels je n’ai pas encore trouvé d’explication convaincante).

Ce qui m’intéresse le plus, c’est le voile porté par Marie. Il ne s’agit pas d’une coiffe posée avec soin, comme sur le portrait de Margaretha Boghe (article précédent), mais d’un morceau de tissu qui semble jeté négligemment sur la tête.

Joos van Cleve - Vierge à l'enfant (détail) - vers 1530 - Das Weserrenaissance Museum (Château Brake à Lemgo) - Image de la Bildarchiv Foto Marburg (Cliquer l'image puis fouiller pour retrouver la toile entière)

Voici, ci-dessus, un gros-plan sur la Maria Lactans du Schloss Brake, en Rhénanie du Nord-Westphalie. L’attitude de la vierge y est presque identique à celle qu’elle adopte dans la « Sainte Famille » de l’Art Institute of Chicago. Exceptionnellement, la tête du Christ est ceinte d’une auréole mais regardez bien la tête de Marie !

Elle porte en fait deux voiles : Un premier voile, transparent, en dessous et un épais voile de tissu blanc au dessus. En observant avec attention, on retrouve ce double voile dans la plupart des représentations de Marie (les « Sainte Famille » du MET, de l’AIC, de l’Ermitage…).

Signalons enfin que la représentation de la vierge au sein nu, si fréquente à la Renaissance, vit pourtant là ses derniers années puisque le concile de Trente, en 1563, en prohibera l’usage. De l’excès à l’interdit, il n’y a parfois qu’un pas.

Le voile anversois au début du 16ème siècle

Van Cleve a peint beaucoup de « madonnes » (avant que son nom ne soit identifié au 19ème siècle, ses oeuvres étaient attribuées au « peintre de la mort de Marie », du nom d’une toile fameuse exposée au musée Wallraf-Richartz de Cologne). Il a aussi peint beaucoup de couples de riches bourgeois de la ville d’Anvers, la ville où il s’est installé comme peintre.

On ignore l’identité du premier couple, peint vers 1520 et maintenant exposé à la galerie des Offices à Florence. Le couple du milieu est composé de Joris Vezeleer, un riche orfèvre et marchand d’art anversois, et de Margaretha Boghe. Cette toile, peinte à la même époque que la précédente, se trouve à la National Gallery of Art à Washington. En bas, voici Joos van Cleve lui-même vers 1530-35 avec sa seconde femme, Katlijne van Mispelteeren (Collection de  la reine d’Angleterre).

Les deux premières femmes portent exactement le même foulard blanc. Van Mispelteeren a adopté une coiffe un peu plus longue. Peut-être la mode a-t-elle changé (au moins 10 ans séparent les deux types de foulard) ou peut-être n’avaient-elles pas les mêmes goûts. Obligation religieuse, tradition vestimentaire ou mode de l’époque à Anvers ? Difficile à dire. Il va falloir  parcourir plus d’images et de textes pour commencer à se faire une idée plus précise sur ce voile si populaire. Notons que les hommes aussi se couvrent la tête et que leurs couvre-chefs sont très similaires.

Tout comme pour le portrait de Kassel (article précédent), on remarque l’attitude pieuse des femmes (elles égrènent toutes un chapelet entre leurs doigts alors que les hommes ne tiennent pas de bible ou d’autres objets religieux) ainsi que le luxe de leurs vêtements et de leurs bijoux (bagues en or pour toutes).

Pour complexifier un peu les choses, voici l’énigmatique couple formé par Anthonis van Hilten et Agniete van den Rijne, daté de 1515, attribué à van Cleve et exposé au Rijksmuseum Twenthe à Enschede (Je ne sais pas qui a attribué un nom au couple mais le site du musée préfère parler d’homme et femme inconnus).

Pas de voile blanc pour Agniete (mais un voile noir) et pas de chapelet non plus ! Elle préfère égrener une grappe de raisins alors qu’Anthonis compte ses pièces… Et que penser de l’étrange devise gravée en français sur le bas du cadre (« AU FORT ?N?FORCE DEPUIS QUE AINSI EST ») ?

Portrait de femme par Joos van Cleve

Dans la galerie de peintures des vieux maîtres du château de Wilhemshöhe (Staatliche Museen, Kassel), il y a un portrait d’homme par Joos van Cleve et il y a aussi le portrait de sa femme, que voici.

Joos van Cleve ou Joos van der Beke (né avant 1485-mort vers 1540) a été un membre important de la corporation des peintres d’Anvers. Il a très souvent peint la vierge Marie et il a aussi exécuté de nombreux portraits. Au total, il a représenté un bon paquet de femmes voilées dont l’inconnue ci-dessus maintenant exposée à Kassel et datée de 1525.

De cette femme au foulard, on remarquera que la mine sévère et l’attitude pieuse (chapelet dans les mains) n’empêchent pas le décolleté généreux, les vêtements opulents et les nombreux bijoux. Intéressant aussi cette façon de maintenir les colliers à l’intérieur de la robe.

« Ouled-Nail » ou Du danger d’être trop belle ?

Actuellement, le nom « Ouled-Nail » désigne les membres d’une tribu installée dans les hauts-plateaux de l’est algérien (Djelfa, Bou Sâada, Biskra).

A l’époque de la colonisation de l’Afrique du Nord par la France, c’est aussi un nom qui revient dans un grand nombre de clichés de femmes dénudées pris en Tunisie par le photographe Rudolf Lehnert (Voir ci-dessous ou « Fatma, de la tribu des Ouled Nail, Tunis« ) ou par d’autres (voir la carte postale « Femme des Ouled-Nails » éditée par D’Amico, libraire à Tunis).

Pour comprendre ce qu’étaient les Ouled-Nails pour le colonisateur français, laissons parler Guy de Maupassant qui voyagea longuement en Algérie (in « Province d’Alger », un des récits du recueil « Au Soleil« , publié en 1884) :

« Boukhrari est le premier village où l’on rencontre des Oulad-Naïl. On est saisi de stupéfaction à l’aspect de ces courtisanes du désert. Les rues populeuses sont pleines d’Arabes couchés en travers des portes, en travers de la route, accroupis, causant à voix basse ou dormant. Partout leurs vêtements flottants et blancs semblent augmenter la blancheur unie des maisons. Point de taches, tout est blanc ; et soudain une femme apparaît, debout sur une porte, avec une large coiffure qui semble d’origine assyrienne surmontée d’un énorme diadème d’or. Elle porte une longue robe rouge éclatante. Ses bras et ses chevilles sont cerclés de bracelets étincelants ; et sa figure aux lignes droites est tatouée d’étoiles bleues… »

« Courtisanes », le mot est lâché. Dans un texte de 2007 (« Des maladies vénériennes, de la prostitution et du mythe des Ouled Naïl dans l’Algérie coloniale« ), le professeur Abid relate le développement de la prostitution qui a accompagné les troupes d’occupation et l’exploitation toute particulière des femmes des tribus Ouled-Nail.

Alors, pourquoi ces femmes plutôt que d’autres ? Les explications qui reviennent sans cesse sont la finesse de leurs traits, la richesse de leurs vêtements, l’attrait de leurs danses. Ainsi, ces (trop) belles Maghrébines furent la proie des maquereaux et des  mères-maquerelles et devinrent synonymes de danseuses prostituées (voir « La danseuse prostituée dite « Ouled Naïl », entre mythe et réalité (1830-1962) » de Barkahoum Ferhati).

Le peintre Etienne « Nasr Eddine » Dinet (1861-1929), Français converti à l’islam et installé à Bou Sâada, nous a laissé de nombreuses peintures de jeunes femmes Ouled Nail (voir cette « baigneuse au clair de Lune » avec le manteau rouge, le diadème et les bracelets décrits par Maupassant) et une autre explication possible au ratissage massif de ces femmes pour fournir les bordels algériens : Elles ne semblaient pas partager la pudeur des autres femmes arabes et ne craignaient pas, semble-t-il, la nudité (mais Dinet, tout respectueux des Algériens, de leurs coutumes et de l’Islam qu’il fut, ne se laissa-t-il pas, lui aussi, emporter par l’orientalisme dénudé qui était tant à la mode à cette époque ?).

Etienne Dinet, Raoucha, 1901, musée national Nasr Eddine Dinet de Bou Sâada, image Wikipedia

Cependant, ce serait peut-être trop simple d’accuser toujours uniquement le colonisateur. En ce qui concerne la présence des Ouled-Nails en Tunisie et la vente de ces (trop jolies) femmes comme esclaves ou concubines avant l’arrivée des Européens, voir ce post.