Eve, évidemment – Episode 2 – De quel péché parle-t-on ?

Voici la « photo de couverture » d’un portfolio de clichés érotiques du mannequin Hannah proposé par le site X-art.

Comme pour la page de couverture du magazine Esquire (voir « Femme et serpent – Eve, évidemment« ), la représentation d’une femme nue avec un serpent enroulé autour de son corps entraîne immédiatement l’association avec Eve, puisque le titre du portfolio est « Original Sin », le péché originel.

A la vue de cette femme lascive, je me dis : « Mais… de quel péché parle-t-on ici ? »

Replongeons-nous brièvement dans la Genèse, le premier livre de la Bible (Chapitre 3, pour être précise – Voir article « La faute à Eve« ). Adam, Eve et Dieu vivent à 3 (si on ne compte pas les bestioles) dans le jardin d’Eden. Il y a dans ce jardin un « Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal » dont on ne sait pas grand chose sauf que Dieu a interdit qu’on en consomme les fruits… mais Eve se laisse convaincre par le serpent. Elle prend un fruit et partage avec Adam. Voici donc ce qu’est le péché originel, le fameux premier péché qui entraînera l’expulsion du Paradis (ainsi que la mortalité, l’obligation de travailler, l’accouchement dans la douleur…) : la consommation du fruit interdit et, par là même, la désobéissance aux règles imposées.

Pourtant, quand on voit l’Eve lascive, quand on pense au péché originel, quand on croque le fruit défendu, on pense d’abord « Sexe » pas « désobéissance ». Tout ce qui tourne autour d’Eve et de son péché sent le sexe. Regardez ces photos de serpents.

Elles ne représentent pas particulièrement Eve mais, tout comme la photo d’Hannah ou celle de Rachel Weisz, elles évoquent le péché et l’image de la première femme.

Quand on regarde la statue « Eve après le péché » d’Eugène Delaplanche exposée au Musée d’Orsay, on ne peut que constater l’érotisme intense qui s’en dégage. La contorsion du corps, la nudité, les longs cheveux écartés pour dégager le dos, le cul magnifique, le serpent qui s’entortille… la pierre taillée par Delaplanche dégouline de sexe.

Eugène Delaplanche - "Eve après le péché" - 1869 - Musée d'Orsay - Source : Base Joconde sur culture.gouv.fr

Si on considère que le Diable parle par la bouche du serpent, qu’Eve et son péché sont inséparables et que le péché est toujours une histoire de désobéissance, je propose de reformuler ainsi la question : « Quand le Diable  s’entortille autour du corps d’une femme nue, quelle désobéissance nous suggère-t-il ? »

Avant de tenter une réponse, je vous propose de jeter un coup d’oeil sur ces deux gravures très célèbres. A gauche, la première des 36 gravures sur bois d’Albrecht Dürer qui illustrent le péché originel puis la Passion rédemptrice du Christ (« Petite Passion sur bois », 1510, conservée au British Museum); Elle représente la fameuse scène où Eve accepte la pomme du serpent et s’appelle « La Chute » (The Fall). A droite, « La chute du genre humain » (Lapsus humani generis) gravée en 1511 par Hans Baldung Grien et également visible au British Museum.

Ce qui m’interpelle sur ces deux images, c’est l’intimité des personnages, leur nudité câline, leurs jeux érotiques (Adam qui presse le sein d’Eve sur le dessin de Baldung Grien) qui contrastent avec le titre tragique des oeuvres… Comme si la légèreté, la nudité et l’érotisme étaient la cause de la damnation humaine (Quelle damnation d’ailleurs ? Travailler, mourir un jour et accoucher dans la douleur ne sont pas si terribles !).

Voici maintenant ma tentative de réponse. Le serpent enroulé sur la femme nue dit : « Allez-y ! Baisez ! Jouissez ! ». Est-ce désobéir à Dieu ? Peut-être… Si celui-ci existe et s’il veut encore se venger de la désobéissance dans le jardin d’Eden en exigeant une société sans jouissance. La désobéissance aux règles (à la morale, au « politiquement correct ») attise cependant le plaisir, comme baiser en public, fesser la femme libérée ou tromper le mari auquel on a juré fidélité… Le Serpent aime la Loi car il peut la violer.

[Sources : x-art.com pour la photo d’Hannah (attention : site avec photos à caractère pornographique) – venusobservations.blogspot.com pour « The serpent », photo de serpent qui rampe entre des fesses, tirée du numéro de novembre 1976 de Penthouse – esensualimages.com pour la photo du « serpent sur un yoni » – Ministère de la culture/Base Joconde pour la statue de Delaplanche – Le British Museum pour la gravure de Dürer – Idem pour celle de Baldung Grien]

2 réponses à “Eve, évidemment – Episode 2 – De quel péché parle-t-on ?

  1. «Voici maintenant ma tentative de réponse. Le serpent enroulé sur la femme nue dit : « Allez-y ! Baisez ! Jouissez ! ». Est-ce désobéir à Dieu ? Peut-être…»

    Le serpent sur les photos est totalement subversif et nous invite à la transgression.

    • Ceci peut être interprété comme l’acte final de la création du monde. Créés « à l’image » de Dieu Adam et Eve n’ont donc pas de sexe, ou tous les sexes, et vivent dans un « Paradis » où la douleur, le souci, l’interrogation, le travail, etc… n’existent pas. Éthérés dans un univers éthéré. Le serpent est, classiquement, un symbole « chthonien »: de la matérialité, il rampe. D’où la chute: Eve et Adam dégringolent d’un monde immatériel, « idéal, divin », au monde réel, celui que nous connaissons. Ils deviennent sexués (et conserverons cette nostalgie de la fusion des sexes!!), et devrons travailler, souffrir, s’interroger, douter et comprendre… C’est une « explication  » de l’origine et de la place du mal dans un monde cependant créé par Dieu.
      Eve transgresse l’ordre divin, mais c’est elle l’auteur du premier acte de liberté de l’humanité. C’est mieux lu ainsi, non?

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