Archives de la Catégorie Michel-Ange (Michelangelo Buonarroti)

Eve inférieure ou égale à Adam ? C’est au choix

Les 3 premiers chapitres de la Genèse constituent un texte bref mais pourtant contradictoire et obscur. Ces quelques dizaines de phrases ont eu une telle importance sur la représentation de l’homme et de la femme dans la société chrétienne (et, je suppose, juive ou musulmane) ainsi que sur le rôle dévolu à chaque sexe que je me propose d’y réfléchir pendant quelques jours.

Tout commence avec la Création (cliquer pour lire le texte de la Bible). Dans le premier chapitre de la Genèse, on suit la Création jour par jour. Dans le second, on apprend que Dieu crée l’homme puis le jardin d’Eden puis les choses bonnes à manger puis le bétail et les oiseaux puis, finalement, la femme, Eve, à partir d’une cote d’Adam. Le chapitre 3 est consacré à l’épisode du serpent et à l’expulsion du Paradis ; On en parlera plus tard.

Revenons à la création d’Adam et d’Eve selon le chapitre 2 de la Genèse. Voici sans doute l’illustration la plus connue de ce texte :chapelle sixtine,vatican,michel-ange,adam,eve,creationIl s’agit, bien sûr, d’une petite partie du plafond de la chapelle Sixtine, au Vatican, peint de 1509 à 1511 par Michel-Ange. En bas : Dieu crée Adam. Au milieu : Dieu crée Eve qui sort du côté d’Adam, endormi.

Cette création d’Eve par Adam constitue un brillant renversement des rôles : Ici, contre nature, c’est l’homme qui accouche, qui met bas, qui enfante. Et l’homme accouche… de la femme, comme on le voit de façon encore plus parlante dans cette enluminure du quinzième siècle (dans la Genèse, Dieu façonne Eve à partir d’une cote d’Adam ; Ici, Eve sort du ventre d’Adam) :

miroir humaine savation, naissance eve,conde,chantilly,rmn,enluminure

Naissance d'Eve, enluminure du manuscrit "Miroir de l'humaine salvation" conservé au musée Condé, château de Chantilly - Ecole française, XVème siècle - (C) RMN (Domaine de Chantilly) / René-Gabriel Ojéda

Cette étrange vision inversée de la maternité contredit la création de la femme donnée dans le chapitre 1 de la Genèse. Ce chapitre liste les oeuvres de Dieu pendant les 6 journées de la création. Voici ce que Dieu fit le sixième jour :

(…) 1.26. Puis Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.
1.27. Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il créa l’homme et la femme.
1.28. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.
(…) 1.31. Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le sixième jour.

Ainsi, dans le premier chapitre, Dieu crée l’homme et la femme, directement. Pas l’homme d’abord puis la femme à partir de l’homme. Le chapitre suivant commence par le 7ème jour (logique, puisqu’on vient d’avoir l’énumération des six premiers jours), le jour du repos. Et puis voilà qu’un nouveau récit de la création de l’homme vient se coller là, celui dont on a déjà parlé, de la cote d’Adam. De nombreux analystes voient dans ces deux récits deux histoires différentes, deux origines différentes, collées bout à bout et finalement amalgamées.

De cet amalgame, c’est la version de l’homme accoucheur qui sort gagnante. Il n’y a quasiment aucune représentation de la création “paritaire” de l’homme et de la femme par Dieu (je n’en ai trouvée aucune) mais il y a quand même cette très belle vision d’Adam et Eve au Paradis qui mériterait, malgré sa modeste taille, de supplanter celle de Michel-Ange.

création,mariage,adam,eve,égalité,enluminure,maitre du hannibal de harvard,antiquités judaiques

La Création du monde et le mariage d'Adam et Eve - Enluminure du manuscrit français des "Antiquités judaïques" - Attribué au maître du Hannibal de Harvard - vers 1470-76 - Bibliothèque Nationale de France, Paris - Image templestudy.com

Cette enluminure est souvent attribuée à Jean Fouquet qui n’a cependant réalisé que 9 des 12 illustrations du manuscrit français des “Antiquitates iudaicae” de Flavius Josèphe (et pas celle-ci). Dans l’enceinte du jardin d’Eden, au terme des 6 journées de création, on assiste à la célébration divine du mariage d’Adam et Eve, cérémonie qui ne figure pas en tant que telle dans la Genèse. Ce qui est rarissime et plaisant dans cette enluminure, c’est de voir Adam et Eve au Paradis, sans aucune trace de domination, de honte ou d’une quelconque faute de l’un ou de l’autre. Juste l’homme et la femme, ensemble, nus et égaux sous la bénédiction de Dieu qui semble leur souhaiter bienvenue et longue vie dans le monde qu’il vient de créer.

Le missionnaire de Michel-Ange et la levrette de Klimt : les positions perdues de Léda

Comme on l’a déjà discuté dans des articles précédents, les artistes ont beaucoup aimé peindre ou sculpter Léda car c’était, de tous temps,  un des rares moyens acceptables de représenter l’acte sexuel, à savoir Léda s’accouplant avec Jupiter transformé en cygne. L’oiseau a pénétré la femme dans de nombreuses positions. On a déjà vu l’ “union suspendue” (inversée en l’occurence, puisque c’est Léda, debout, qui tient le mâle) dans l’article “Deux mille ans de porno subtil“. On va voir maintenant deux autres positions, le missionnaire et la levrette, qui ont ceci en commun, que la version originale a disparu !

Voici d’abord la position du missionnaire originellement peinte par Michel-Ange, puis vendue vers 1530 à François 1er qui ajoute le tableau à la collection royale assemblée au château de Fontainebleau. La toile est copiée par de nombreux artistes (dont le graveur Cornelis Bos entre 1537 et sa mort en 1566) puis… elle disparaît. On ne sait toujours pas ce qu’elle est devenue. Plusieurs gravures de Bos sont actuellement conservées, notamment au British Museum et à l’université Cornell.leda,cornelis,bos,michel-ange,gravure,michelangelo,copulation,tableau,disparu

Léda n’a pas souvent été prise en levrette. C’est Gustave Klimt qui l’a imaginée comme ça en 1917 mais il ne nous reste malheureusement qu’un morceau du tableau, photographié en noir et blanc. L’original a disparu en même temps que 12 autres peintures de Klimt et que le château Immendorf en Autriche où ils étaient entreposés avec d’autres oeuvres d’art. Le château a été dynamité par des troupes SS en déroute le 8 mai 1945 (oui : le 8 mai 1945 !). Il a brûlé pendant plusieurs jours. Rien n’a subsisté.klimt,leda,levrette,tableau,disparu,incendie,nazi

Michelangelo, gros macho !

L’Ancien Testament n’aime pas beaucoup les femmes (en tout cas, il préfère nettement les hommes). Dieu est un homme et il n’y a pas de déesse. Pas de déesse-mère, pas de Mère de l’humanité. Il s’agit donc de casser tout de suite la petite Eve (première femme sur Terre donc, logiquement, mère des hommes) : C’est sa frivolité, sa crédulité et sa stupidité (elle accepte une pomme et la partage avec Adam !) qui causent la déchéance de la race humaine.

C’est déjà bien assez gros comme ça mais il faut quand même que Michel-Ange en  rajoute. Regardez la fresque du plafond de la chapelle Sistine ! Admirez le visage d’Eve chassée du Paradis… une vraie sorcière ! Quant au serpent, histoire de repasser le plat une seconde fois, il a des seins parce que, lui aussi, c’est une femme (un serpent femelle ?).Seule consolation : Le magnifique couple que forment Adam et Eve avant leur expulsion… Et notamment ce vis-à-vis particulièrement suggestif ![Tous les visuels HD sont disponibles sur Wikipedia.org]